Cinéma

Entretien

Hubert Heyrendt, à Berlin

Tropa de elite" fut clairement le buzz de la dernière Berlinale. Quelques jours avant de recevoir l’Ours d’or des mains de Costa-Gavras, son réalisateur José Padilha apparaissait en tout cas sur la défensive, prêt à en découdre avec une presse internationale divisée entre enthousiasme et accusation de fascisme. Pour couronner le tout, suite à un problème technique, la projection de presse de la veille était sous-titrée non en anglais, mais en allemand, de quoi obliger bien des journalistes à opter pour la traduction simultanée "Après la projection, la presse brésilienne est venue me voir en me disant que le Festival m’avait baisé parce que, apparemment, la traduction simultanée n’était pas très bonne. Comme le film utilise beaucoup d’argot de la police, la traductrice s’est complètement trompée. D’après certaines questions que l’on me pose, je crois comprendre que beaucoup de choses ont été perdues En fait, je peux faire la comparaison avec les journalistes allemands. Dans les critiques allemandes, nous analysons intelligemment le processus qui génère la violence; dans les critiques américaines, nous sommes fascistes "

Pour le cinéaste brésilien, son film n’est pourtant ni de gauche ni de droite. Il récuse en tout cas avec force les accusations de fascisme - son prochain film, "Garapa", sorti en septembre au Brésil, est un documentaire en noir et blanc sur les régions pauvres du Nord-Est Son approche, il ne la veut d’ailleurs non pas politique mais ludique ! "John Von Neumann a écrit "Theory of Games", dans lequel il analyse la société par la théorie du jeu. L’idée, c’est que les citoyens sont comme les joueurs d’un jeu. Ils réagissent selon les règles de la société et l’on ne peut comprendre leur comportement que si l’on comprend les règles. Evidemment, quand on dit règles, on ne parle pas simplement de lois, ce sont des règles écrites et non écrites. Regardons les flics. Pour 100 dollars par mois, sans entraînement, on vous donne un flingue et on vous demande de combattre des dealers surarmés. Autour de vous, tout le monde est corrompu. Bien sûr que le résultat du jeu doit être la corruption Il doit donc y avoir quelque chose de détraqué dans l’institution, pas chez les individus. Maintenant, regardons le flic de la Bope. Comment peut-il survivre dans un environnement totalement corrompu sans une idéologie forte ? Il doit croire qu’il est plus fort que tout le monde, qu’il est dans son droit, qu’il peut torturer, sans quoi, il ne pourrait pas être comme il est. Donc, la Bope est aussi le résultat des règles du jeu. Et une des règles au Brésil, c’est que la marijuana est illégale. Quand vous achetez de la marijuana, vous savez que vous l’achetez à un trafiquant puissant qui dirige une favela. Selon ces règles du jeu, vous financez ce trafic et vous participez à ce qui se passe "

Comment, dès lors, changer les règles du jeu pour permettre au Brésil de retrouver le calme ? "Si l’on regarde les choses par la théorie du jeu, on se rend compte qu’il n’y a qu’à changer les règles ! C’est facile à dire et c’est facile à faire ! Il n’y a rien qui n’empêche un politicien d’augmenter le budget de la police C’est facile de blâmer les politiciens, mais cela dit, tout le monde est responsable."

Le cinéaste n’hésite pas, en effet, à mettre clairement en cause la classe moyenne dont il est lui-même issu. "Elle est plus en sécurité que les pauvres. Si l’on regarde les faits de violence au Brésil, c’est très localisé. Même si, officiellement, il y a onze meurtres par jour, dix ont lieu dans les zones pauvres et sont liés aux flics et aux dealers. Si la classe moyenne souffrait de la même manière que les pauvres, nous aurions sûrement déjà résolu le problème. Ensuite, la classe moyenne a gagné une grande victoire il y a deux ans en changeant la loi sur la drogue. Aujourd’hui, au Brésil, si t’es un enfant pauvre et que tu vends de la drogue, tu commets un crime "hideux", ce qui veut dire prison surpeuplée, soit l’équivalent de la torture. Si t’es un gamin riche qui vend de la drogue, les flics te donnent un avertissement oral et te renvoient chez toi. Je ne pense pas que ce soit juste. Le problème avec la classe moyenne, c’est qu’elle est hypocrite."

Selon Padilha, une des solutions pour résorber en partie la violence dans les favelas consisterait simplement à légaliser la marijuana "Cinquante pc de l’argent des dealers vient de la marijuana et 50 pc de la cocaïne. La cocaïne, c’est autre chose, mais je ne pense pas que la marijuana soit pire que l’alcool. Quand l’alcool était interdit aux Etats-Unis dans les années 30, cela a engendré des problèmes de gangstérisme. On l’a légalisé et cela s’est arrêté. Mais même si on légalisait la marijuana, on se trouve de toute façon avec une police foutue sur les bras. Il faut la changer "

Car, une dernière fois, le cinéaste tient à être clair, à démontrer que son but n’était pas d’encenser le travail des groupes d’intervention de la Bope, mais, au contraire, de dénoncer ses pratiques "Dès le départ, je voulais que le spectateur comprenne que ce film traite de quelque chose d’absurde. Ça ne devrait pas exister, c’est ridicule. C’est pourquoi j’ai regardé dans l’histoire de la Bope pour trouver l’opération la plus ridicule, et je suis tombé sur cette visite du Pape à Rio en 1997, dont la conséquence a été que l’on a tué des gens ! Mon film est truffé d’indices très clairs, comme l’ultime image, qui montrent que l’on n’est évidemment pas d’accord avec l’idéologie de la Bope."

Pas clairs pour tout le monde puisque "Tropa de elite" a divisé, même au Brésil, où il est néanmoins le film brésilien le plus vu de l’histoire - on estime le nombre de spectateurs à 11,5 millions, notamment grâce aux copies pirates, voire à des salles clandestines bricolées autour d’un poste de télé ! Pour Padilha, c’est la preuve qu’il a frappé juste. "Il y a une authenticité dans le film, un sentiment de réalité que les gens n’avaient jamais vu avant. On montre des flics torturant, tuant dans les favelas; le documentaire ne peut pas faire ça, et "La cité de Dieu" ne montrait pas la police. Ensuite, il y a le fait que la population déteste les flics. Les gens ont pris leur revanche sur eux en répandant des copies pirates du film "