Cinéma

RENCONTRES

Parler, à propos de Julianne Moore, de comédienne d'exception tient de l'euphémisme. Mais voilà, si l'expression est galvaudée, quelle autre pour seoir à une actrice phénoménale (quoique sans ostentation), l'une des meilleures, sans aucun doute, de sa génération - si tant est que ce type de considération ait un sens à défaut d'intérêt.A cet égard, une filmographie sélective vaut mieux que de longs discours. Car, passés les obligatoires films d'horreur fauchés des débuts - «Slaughterhouse 2», «Tales from the Dark Side» -, la rousse Américaine n'a, pour ainsi dire, côtoyé que la crème, glissant en un souverain élan de Hanson («The Hand that Rocks the Cradle») à Altman («Short Cuts» d'abord, «Cookie's Fortune» ensuite); de Malle («Vanya 42e rue») à Ivory («Surviving Picasso») ; de Anderson («Boogie Nights», «Magnolia») à Jordan («The End of an Affair»), et on en passe. Qui d'autre, par ailleurs, pour réussir à transcender un médiocre «Jurassic Park», à magnétiser un poussif «Hannibal», démentant par là l'adage voulant qu'à l'impossible, nul n'est tenu?

Il y a donc chez Julianne Moore quelque chose du caméléon, polyvalence à quoi l'on ajoutera une stupéfiante intensité - de quoi apparaître aussi impériale en posture de deuil prolongé («The Shipping News», de Lasse Hallstrm) qu'en soeur aux abois («Psycho», de Gus Van Sant), voire encore en artiste conceptuelle excentrique («The Big Lebowski», des frères Coen). Et même, aujourd'hui, en femme au foyer américaine à la mode fifties , un rôle qu'elle décline en deux variations subtiles, toute en douleur intérieure et muette dans «The Hours», de Stephen Daldry; en rayonnement et glamour apparents dans «Far from Heaven», de Todd Haynes. Deux compositions magnifiques qui ont valu à la comédienne autant de nominations aux oscars, une performance rare même si pas unique dans l'histoire - on compte six précédents, de Fay Bainter en 1938, à Holly Hunter et Emma Thompson en 1993. Et deux films paradoxalement en prise sur notre époque...

Julianne Moore, on la retrouve une première fois en septembre à Venise. Et d'apparaître comme une incarnation de la quarantaine épanouie, alors que la Mostra est encore illuminée de sa prestation dans «Far from Heaven», flamboyant mélodrame de Todd Haynes qui renoue avec l'esthétique hollywoodienne des années cinquante, façon Douglas Sirk. «Aux Etats-Unis, nous grandissons avec ces films, qui passent régulièrement à la télévision. observe l'actrice. Je les avais vus petite, sans vraiment réaliser de quoi il retournait. Et je m'y suis replongée: «All That Heaven Allows», mais aussi «Imitation of Life», où j'ai puisé des références.» Au point de se fondre dans le genre, si l'on en juge par sa performance à l'écran, un tour de magie où, en blonde platine raffinée et apprêtée, Julianne Moore atteint, tant dans les traits que dans le style de jeu, à un mimétisme parfait avec les stars de l'époque. «L'expérience fut très intéressante. Cette artificialité ne nous est plus du tout familière, mais c'est un style de jeu plaisant. La forme est merveilleuse, le rythme d'élocution particulier, mais au-delà de l'aspect fabriqué, on y trouve énormément d'émotion. C'est un type de jeu absolument non ironique, ce qui procure aux acteurs cette dualité qu'ils affectionnent: pouvoir faire tous ces exercices de style amusants, mais les nourrir de sentiments authentiques...»

Si le film - toujours attendu sur les écrans de Bruxelles et de Wallonie - est une pure merveille, il ne le doit toutefois pas uniquement à sa facture, mais aussi à sa façon de décrypter une société plombée par ses préjugés, et alimenter une réflexion traversant intelligemment les époques.

Julianne Moore y campe Cathy Whitaker, mère de famille modèle dans l'Amérique WASP d'alors, confrontée à l'homosexualié de son mari et suscitant la réprobation générale en s'entichant de son jardinier noir, seul individu à lui témoigner quelque attention dans le désert affectif qui est le sien. «Cathy est une femme pleine d'espoir, une incarnation de l'optimisme américain. Je ne pense pas avoir jamais autant souri dans un film. Il s'agit fondamentalement d'une personne merveilleuse et chaleureuse, pétrie de bonnes intentions, avec quelque chose en elle d'incroyablement naïf. Je l'ai particulièrement appréciée: il est tellement rare, au cinéma, de pouvoir jouer quelqu'un qui soit sincèrement bon...», relève l'actrice.

Il y a, en effet, chez cette femme, non dénuée pour autant de relief, une complète absence de cynisme, qualité dont elle sera d'ailleurs victime. Et son sourire de se figer à jamais sous les assauts conjugués du conformisme

et des conventions sociales. «Far from Heaven» est avant tout un film sur l'échec de l'optimisme américain et le fait que les choses ne tournent pas toujours comme nous l'avions imaginé».

Aussi le film trouve-t-il une résonance intemporelle comme, à certains égards, universelle. «Todd Haynes a réussi à faire un film où on trouve de l'humour, du glamour, du divertissement mais aussi un contenu et un commentaire sociaux. Je trouve merveilleux que derrière cette artificialité et cette stylisation extrêmes pointent de véritables émotions.

De nos jours, on voit des films qui adoptent un ton naturaliste mais dont le contenu tend à l'héroïsme, façon «Spider-Man». Ici, tant le style du film que le jeu des acteurs sont artificiels, mais le contenu a des accents de vérité, touchant aux relations, à la famille, à des vies qui se brisent... Tout le monde peut se sentir concerné.» Et de ponctuer: «L'intérêt du film tient notamment à son réalisme. La vie est compliquée, elle ne tourne pas toujours pour le mieux: quand les illusions sont anéanties, ne reste que la réalité. Et la tristesse...»

Deux mois plus tard, c'est à New York, sa ville, qu'on la retrouve, pour la promotion de «The Hours», cette fois. Le contexte est sensiblement différent, loin de la dolce vita à l'italienne, qu'on nous pardonne le cliché. L'actrice ne dissimule d'ailleurs pas son mécontentement lorsqu'elle découvre les conditions de la rencontre - soit une vingtaine de minutes pour quinze journalistes alignés en rangs d'oignon dans une chambre d'hôtel. La logique de la junket - marathon où, pendant une journée, des journalistes du monde entier rassemblés en groupes de grandeur variable rencontrent à la chaîne les membres de l'équipe d'un film -, est poussée à son extrême; Julianne Moore sera la seule à sincèrement s'indigner d'une organisation privilégiant outrancièrement la quantité à la qualité. Appelez cela la classe, à quoi elle ajoutera un professionnalisme forçant le respect.

La comédienne incarne cette fois Laura Brown, femme au foyer américaine des fifties que la lecture de «Mrs Dalloway», de Virginia Woolf, viendra bouleverser. Difficile, évidemment de ne pas établir un parallèle entre les deux rôles, encore que la principale intéressée s'inscrive en faux face à ce rapprochement. «C'est une coïncidence, ces deux films sont très différents. Autant Cathy était optimiste, autant Laura est quelqu'un de perdu, déprimé, triste. Elle ne veut pas vivre dans son monde mais bien dans le roman qu'elle est en train de lire. En termes de jeu, on peut même parler de personnages opposés, Laura étant tout à fait intérieure...» Au point, d'ailleurs, de ne pratiquement pas s'exprimer par la parole: «Au contraire de Nicole ( Kidman ) et de Meryl ( Streep ), je n'avais pratiquement pas de dialogues, et fort peu à faire. C'était de l'ordre exclusif de la réaction. Travailler de cette façon minimale était passionnant.» Du reste, n'aurait-elle pour rien au monde voulu changer de rôle. «J'avais lu le roman de Michael Cunningham dont est inspiré le film il y a sept ans. Et d'emblée, je me suis fortement identifiée à Laura. Non à son désir de quitter sa famille, mais bien à l'intensité de sa relation avec son petit garçon - ce lien tout particulier qui unit une mère à son enfant.»

Si l'on peut s'interroger sur l'évolution profonde de la société américaine à l'aune de «Far from Heaven» - tout au plus concèdera-t-on que les tabous y ont vraisemblablement changé -, «The Hours» appelle un constat autre. «Le film témoigne d'une évolution. On y voit que ces trois femmes vivant à des époques différentes ( début, milieu et fin du XXe siècle, NdlR) ont bénéficié de choix différents. Si Laura n'avait pas encore le choix, Clarissa, qui la suit dans le temps, bien...»

Outre l'époque et leur subjuguante interprète, les deux films ont en commun d'être nourris par une quête identitaire traversant d'ailleurs le temps. «Ces deux films sont émouvants et intéressants parce qu'ils traitent de l'identité des gens, de leurs désirs, de la nécessité à déterminer qui nous sommes, en particulier dans notre société. Il ne s'agit pas de superhéros, personne ne s'y rend sur Mars, on ne se bat pas avec des lasers. Ces films parlent de ce que nous sommes, de ceux que nous aimons, de nos désirs, et notre façon de les exprimer dans le monde qui est le nôtre. Il s'agit de choses personnelles et vraies.»

Julianne Moore, on l'aura enfin aperçue, par petit écran interposé, sur la scène du Kodak Theatre où se déroulait la cérémonie des oscars. Distinguée, rayonnante, l'actrice y arborait un badge pacifiste - on l'imagine mal dans une sortie tonitruante à la Michael Moore. Tout comme Sigourney Weaver, en 1988, et Emma Thompson cinq ans plus tard, également nominées dans les deux catégories, la comédienne en est repartie les mains vides. Ce qui, autant qu'une injustice, ressemble à une mauvaise habitude, si l'on se souvient que l'Académie l'avait déjà boudée en deux autres occasions: «The End of an Affair», de Neil Jordan, et «Boogie Nights», de Paul Thomas Anderson. Pas de quoi altérer sa sérénité: «L'aspect positif des oscars, c'est qu'ils attirent l'attention sur des films et peuvent inciter des gens à aller les voir. C'est très important pour un tout petit film comme «Far from Heaven» et pas négligeable pour «The Hours». A titre personnel, le simple fait d'être prise en considération constitue un honneur. Je ne peux m'empêcher de repenser à mes débuts, à cette époque où tout ce que j'espérais, c'était une audition, un coup de téléphone en retour, alors...»

© La Libre Belgique 2003