Cinéma Deniz Gamze Ergüven rate son deuxième film, au cœur des émeutes de L.A. en 1992.

Printemps 1992 : à Los Angeles, la tension monte dans South Central, alors qu’on attend le verdict du procès des policiers (blancs) qui ont passé à tabac Rodney King, conducteur afro-américain. Le 12 avril, un autre verdict est tombé, acquittant une épicière coréenne qui a abattu dans le dos une jeune adolescente afro-américaine.

Dans cet environnement explosif, Millie (Halle Berry) recueille des orphelins, nourrissons ou pubères, dont les parents ont été happés par la violence et l’univers carcéral. L’aînée, Jesse (Lamar Johnson), l’aide comme il peut - lui-même ramène Nicole, ado fugueuse au seuil de la dérive.


Révélée avec "Mustang", en 2015 (deux César), Deniz Gamze Ergüven est dépassée par son sujet, d’autant plus délicat que son fondement - la violence raciale - taraude encore les Etats-Unis : les "Six jours" (titre d’un édifiant roman de Ryan Gattis à relire) de L.A. hantent l’inconscient collectif, chaque fois qu’un Afro-Américain est abattu par des policiers. La Française d’origine turque, aussi louables soient ses intentions, avançait en terrain miné. A l’arrivé, le meilleur côtoie le pire dans "Kings", mais le dernier occulte le premier.

Premier écueil : une exposition laborieuse, répétant ad nauseam les images d’archive du tabassage de Rodney King. Pour annoncer la catastrophe à venir, la réalisatrice se fend d’un maladroit plan composite, superposant à une vue aérienne de South Central des coulées de lave, métaphore appuyée du volcan qui va d’exploser… Ergüven enfile ensuite des tranches de vie de la réalité urbaine environnante. On repense à "Do The Right Thing" de Spike Lee (sorti en 1989, prémonitoire des faits de 1992), à la polyphonie de "Short Cuts" de Robert Altman (1993) ou de "Crash" de Paul Haggis (2004). Le sentiment de déjà-vu est contre-productif, de surcroît à l’ère post-"The Wire" ou "Atlanta".

Deuxième écueil : la flambée de violence (six jours, qui ne durent, ici, que 48 heures, 2300 blessés, 55 morts, un milliard de dollars de dégâts) se résume à deux longues séquences entrelacées : un couple menotté sur un parking et trois ados en fuite dans une décapotable. Entre la première, qui flirte avec la "romcom", et la seconde, dramatique mais artificiellement enfumée, la rupture de ton est triviale, presque déplacée.

Ressort alors le troisième écueil : des personnages sommaires. On ne sait rien des sources de l’abnégation de Millie. Les ados, eux, sont monolithiques, réduit chacun à une fonction (le bon, la belle et le filou). Quant au voisin, une caractéristique chasse l’autre (écrivain, alcoolo, mélomane, excité du shotgun, baby-sitter, tombeur, MacGyver du lampadaire…) sans éclairer son statut de "seul blanc du ghetto". Quand il traverse comme un charme la fureur de l’émeute raciale, sans que la gueule d’Aryen de Daniel Craig n’émeuve personne, on ne s’étonne déjà plus de rien… Si ce n’est que la réalisatrice de "Mustang" (quatre César…) ait pu commettre un film si inégal et inconséquent sur un tel sujet.A.Lo.

Réalisation : Deniz Gamze Ergüven. Avec Halle Berry, Daniel Craig,.. 1h32

© ipm