Cinéma

Chloé a mal au ventre. On a fait tous les examens possibles et même ceux qu’on n’imagine pas, mais rien. C’est psychologique !

Elle se rend alors chez un psychiatre qui l’écoute beaucoup et pose de temps en temps une question pertinente. Si la jeune femme se sent de mieux en mieux, le thérapeute se sent de plus en plus mal; c’est que le transfert se déroule dans un sens incompatible avec la thérapie.

Il lui dit d’aller consulter ailleurs pour pouvoir emménager ensemble dans une tour dominant Paris. Toutefois, les maux reviennent. Violemment. C’est qu’elle n’est pas complètement guérie. Et puis, son Paul lui cache des choses. Son vrai patronyme, par exemple. Pourquoi exerce-t-il sous le nom de Meyer alors qu’il s’appelle Delord ? Pourquoi nie-t-il s’être trouvé devant tel immeuble alors qu’elle l’a vu en passant en bus ? Le lendemain, elle se rend à cet endroit et y découvre une plaque médicale : Dr Louis Delord, psychiatre. Elle prend rendez-vous et se retrouve nez à nez avec le frère jumeau de Paul.

Depuis un moment, Ozon essaie de nous prévenir visuellement. Reflets, split screen, miroirs démultiplient son héroïne, la montrent même simultanément de face et de profil, autant d’effets qui parasitent le colloque entre le médecin et sa patiente, donnent le vertige parfois. C’est bien l’intention du metteur en scène : faire perdre pied alors que la jeune femme entame une liaison torride avec le jumeau et s’engage dans la jungle des fantasmes de l’amour à trois, de la liaison hétéro-homosexuelle, etc.

Surfant sur la libido débridée de son personnage, le film slalome entre le thriller érotique à la DePalma, le vertige du double façon Hitchcock, les mystères angoissants de l’inconscient cher à Lynch, le trouble des jumeaux "Faux semblants" de Cronenberg, le rite de passage des cheveux coupés comme dans "La Dame de Shanghai" d’Orson Welles, l’angoisse de la maternité selon "Rosemary’s Baby" de Polanski, sans oublier des douleurs abdominales dignes de "Alien" de Ridley Scott.

Pourtant, ces références lourdes ne pèsent jamais sur le film, car c’est du pur Ozon. D’une part, il aime interagir de la sorte avec les spectateurs. D’autre part, on y retrouve son thème du mensonge et sa passion de la manipulation. Tout en exposant une pathologie - on ne va pas spoiler d’autant que c’est une première à l’écran et mieux vaut ne pas vérifier sur internet -, il s’amuse avec le spectateur comme un chat (omniprésent) avec la souris, cherchant tour à tour à le faire rire, l’effrayer, le choquer, l’émoustiller, le surprendre.

L’ambition du film est-elle freudienne, plonger le spectateur dans l’inconscient féminin ? Ou s’agit-il d’offrir deux heures de montagnes russes avec du suspense, du sexe, du fantastique, sans oublier un passage au palais des glaces ? L’ambiguïté fait partie de l’ADN du cinéma d’Ozon.

Ce qui est évident, c’est que "L’amant double" est tourné contre son film précédent. Autant "Frantz" était introverti, émouvant, subtil, délicat, profond; autant "L’amant double" est extraverti, provocateur, transgressif, érotique, ludique. "Frantz" laissait le spectateur bouleversé, "L’amant double" le laisse médusé.

Le casting lui-même est fascinant dans la mesure où il joue avec le thème de la gémellité. Chloé, incarnée par Marine Vacth est en quelque sorte la jumelle de la "Jeune et Jolie" Isabelle, les sœurs partageant un solide passif psychologique. Quant à Jérémie Renier, il revient chez Ozon pour la troisième fois. Comme si ce film ne pouvait être tourné avec des acteurs simples, des acteurs qu’il aurait dirigés pour la première fois. Vacth est mystérieuse, insondable, fragile, androgyne et Renier insuffle à chaque jumeau une personnalité complexe dont les différences se réduisent au fil du récit. On épinglera encore le travail virtuose du directeur-photo belge Manu Dacosse qui confère à ce thriller érotique, psychanalytique, une indispensable élégance.


© IPM
Réalisation : François Ozon. Scénario : François Ozon, Philippe Piazzo, adapté de "Lives of the Twins" de Joyce Carol Oates. Production : Eric&Nicolas Altmayer. Images : Manu Dacosse. Décors : Sylvie Olivé. Costumes : Pascaline Chavanne. Avec Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, Myriam Boyer… 1h47