Cinéma

Le 74e festival de Venise s’est clôturé samedi soir par l’attribution du Lion d’or à « The Shape of Water ». Le Mexicain Guillermo Del Toro s’impose avec une superbe ode à la tolérance et à la différence. A l’issue d’une Compétition de haut vol qui témoigne de la renaissance de la Mostra.

Alors que le festival de Venise semblait en perte de vitesse ces dernières années — subissant notamment la concurrence directe du festival de Toronto, qui s’est ouvert il y a quelques jours —, cette 74e édition a su enrayer la descente aux enfers entamée au début de la décennie 2010. Nouveau générique, nouvelle salle, nouvelle section (consacrée à la réalité virtuelle)… Le plus ancien festival de cinéma au monde a su se repenser pour se projeter dans l’avenir avec une ambition renouvelée.

La meilleure preuve de cette renaissance est évidemment la sélection concoctée par Alberto Barbera, jugée de façon unanime comme d’un excellent niveau et où l’on retrouvait peu de déchets. Même si des cinéastes attendus comme Darren Aronofski et Abdellatif Kechiche ont déçu.

Le refus du cynisme

Dès l’ouverture du festival avec « Downsizing » d’Alexander Payne, l’un des thèmes majeurs du festival était posé: le refus du cynisme et le retour à une forme d’humanisme, prônant l’amour comme réponse aux maux de la société. C’est bien cela qu’a voulu souligner le jury d’Annette Bening en offrant le Lion d’or à « The Shape of Water » de Guillermo Del Toro.

Dans ce conte de fées situé en pleine Guerre froide, le cinéaste mexicain imagine l’histoire d’amour entre une femme muette (Sally Hawkins) travaillant comme femme de ménage dans un laboratoire gouvernemental et la créature aquatique qui y est retenue prisonnière. Ode à la différence et à la tolérance, cette relecture de la Belle et la Bête est aussi un cri d’amour au cinéma, capable de nous renverser le coeur avec une romance a priori improbable.

"Quand on est cynique, on paraît très intelligent.
Alors que quand on dit: l’amour est la solution à tout, on a l’air stupide…"
- Guillermo Del Toro

Brillamment mis en scène, bénéficiant de somptueux décors et d’une atmosphère gothique chère à Del Toro, « The Shape of Water » est aussi un grand film politique, qui place l’Amérique face à ses fantasmes, montrant que l’Amérique dont les électeurs de Trump continuent de rêver était, dès le départ, pleine de failles (cf. ci-dessous). George Clooney ne disait rien d’autre, sous la forme d’une comédie un peu trop appuyée, dans « Suburbicon »

Ce refus du cynisme, on le retrouvait dans le magnifique « La Villa » de Robert Guédiguian (écarté du palmarès car sans doute jugé trop simple), de façon très maladroite dans « Mother! » de Darren Aronofsky ou encore dans « Angels Wear White » de la Chinoise Vivian Qu.

L’Amérique en question

La sélection 2017 de la Mostra a également été traversée par des regards très critiques sur l’Amérique d’aujourd’hui. Qu’ils viennent de l’intérieur (Payne, Clooney mais aussi Frederick Wiseman dans le formidable documentaire « Ex-Libris », injustement oublié) ou de l’extérieur. Deux des films les plus marquants — et qui auraient dû figurer un peu plus haut au palmarès — sont en effet réalisés par des Britanniques.

Dans « Lean on Pete », Andrew Haigh (découvert à Berlin avec « 45 Years ») signe un un road-trip émouvant dans l’Amérique des laissés-pour-compte, sur les traces d’un adolescent pauvre (excellent Charlie Plummer) et de son cheval. Là où, dans « Three Billboards Outside Ebbing, Mississippi », le dramaturge Martin McDonagh (révélé au cinéma il y a 10 ans avec « Bons baisers de Bruges ») fait exploser une petite ville tranquille du sud des Etats-Unis pour y réveiller tous ses vieux fantômes: racisme, violence…

Cette comédie acerbe méritait mieux qu’un simple prix du scénario. Et il semble incompréhensible que le jury soit passé à côté de la performance de Frances McDormand, impériale en femme divorcée se battant pour rendre justice à sa fille, violée et assassinée. Bening et ses jurés lui ont préféré Charlotte Rampling dans « Hannah », de l’Italien Andrea Pallaoro. L’actrice britannique est à nouveau impeccable dans un rôle de femme perdue, incapable d’extérioriser ses sentiments, mais dans un registre où elle ne surprend pas.

L’Apocalypse annoncée

On reste plus circonspect encore face au prix du meilleur acteur attribué à Kamel El Basha, assez caricatural dans « L’Insulte » de Ziad Doueriri, description un peu mécanique de l’engrenage qui pourrait mener le Liban à plonger dans un nouveau conflit. Ethan Hawke offrait un choix plus audacieux, bluffant en prêtre glissant vers la folie dans « First Reformed » de Paul Schrader, film apocalyptique semblant annoncer la fin de l’humanité.

Cette inquiétude face à l’avenir est l’autre sentiment fort qui a traversé la Mostra. Que ce soit dans « Human Flow » d’Ai Weiwei (sur la crise des réfugiés) et surtout dans le magistral « Foxtrot » de l’Israélien Samuel Maoz, qui décroche un grand prix du jury plus que mérité pour une tragédie bouleversante sur l’impuissance de l’être humain face à son destin.

Enfin, s’il colle à une réalité sociale — celle des femmes battues —, « Jusqu’à la garde » a clos le festival sur une note d’horreur. Le jeune cinéaste français Xavier Legrand s’est vu non seulement décerner le prix du meilleur premier film mais aussi celui de la mise en scène, récompensant sa capacité à faire grimper la tension de façon continue entre une femme et son ex-mari se disputant la garde de leurs enfants. Jusqu’à une scène finale cauchemardesque qui a marqué les esprits au dernier jour d’une compétition de haut vol qui témoigne du retour au premier plan de la Mostra de Venise.


3 Questions à Guillermo Del Toro

Lion d’or pour « The Shape of Water »

Vous dites avoir été, toute votre vie, amoureux des monstres. Qu’est-ce que cela signifie?

La chose la plus dangereuse au monde est la perfection. Seuls les fascistes, les nationalistes, les manipulateurs, les gens idéologiquement corrompus l’invoquent. L’imperfection est un symbole de tolérance, dont les monstres sont les saints patrons. L’acte d’amour suprême entre deux êtres humains, c’est de se regarder. Si vous me voyez, j’existe. Les monstres se présentent exactement tels qu’ils sont. Il leur est impossible de mentir. King Kong arrive au milieu de la rue, c’est King Kong, un gorille géant; il ne ment pas. Il y a donc une pureté chez les monstres; ils représentent la tolérance, les parias. Pour moi, les vrais monstres, c’est ceux qu’on voit en costume-cravate à la télé!

Avec Trump à la Maison-Blanche, votre film est-il plus pertinent encore?

Non car ça a toujours été là. Je suis Mexicain, je dois passer la douane à chaque fois que je vais aux Etats-Unis et ce n’est pas simple. Durant la période Obama, les forces rétrogrades étaient aussi présentes qu’aujourd’hui. La différence, c’est que maintenant, elles ont quelqu’un qui les représente. C’est un pays né sur une guerre civile entre le Nord et le Sud. Les guerres civiles ne se referment jamais sauf si on en parle vraiment ouvertement. Tout cela était évident avant Trump. Par contre, j’ai fait le choix conscient de faire un film qui ne parle pas de 1962 mais d’aujourd’hui car la haine, l’intolérance et le cynisme semblent avoir gagné. Quand on est cynique, on paraît très intelligent. Alors que quand on dit: l’amour est la solution à tout, on a l’air stupide…

Pourquoi avoir situé votre film en 1962?

1962 est une année cruciale pour les Etats-Unis car c’est l’année où l’Amérique rêve du futur. On a des voitures à ailerons élancées, des super cuisines, les femmes portent d’immenses manteaux. Le laitier vient livrer le lait dans la rue… Tout a l’air parfait. Kennedy est à la Maison-Blanche mais quelques mois plus tard, il sera abattu et le rêve de Camelot s’effondre, la guerre au Vietnam va s’intensifier... Quand les Américains disent « Let’s make America great again », ils rêvent de 1962: on va avoir des supers usines, avec des robots automatisés, des autoroutes géniales… C’est un fantasme de perfection majoritairement blanc. Placer le film en 1962 était très important car c’était une façon de dire: vous vous souvenez des problèmes d’alors (racisme, sexisme, lutte des classes…)? Eh bien, ils sont encore là…


Palmarès 2017

Compétition

  • Lion d’or du meilleur film: « The Shape of Water » de Guillermo Del Toro (Etats-Unis).
  • Grand Prix du jury (Lion d’argent): « Foxtrot » de Samuel Maoz (Israël).
  • Lion d’argent du meilleur réalisateur: Xavier Legrand pour « Jusqu'à la garde » (France).
  • Coupe Volpi de la meilleure actrice: Charlotte Rampling dans « Hannah » d’Andrea Pallaoro (It./Bel./Fr.).
  • Coupe Volpi du meilleur acteur: Kamel El Basha pour « L’Insulte » de Ziad Doueriri (Liban).
  • Prix spécial du jury: « Sweet Country » de Warwick Thornton (Australie).
  • Prix du meilleur scénario: Martin McDonagh pour » Three Billboards Outside Ebbing, Missouri » (G.-B./E.-U.).
  • Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir: Charlie Plummer dans « Lean on Pete » d’Andrew Haigh (G.-B.).

Orizzonti

  • Meilleur film: « Nico, 1988 » de Susanna Nichiarelli (It./Bel.).
  • Prix spécial du jury: « Caniba » de Verena Paravel & Lucien Lucien Castaing-Taylor (France).
  • Prix de la mise en scène: Vahid Jalilvand pour « No Date, No Signature » (Iran).
  • Meilleure actrice: Lyna Khoudri dans « Les Bienheureux » de Sofia Djama (Fr./Algérie).
  • Meilleur acteur: Navid Mohammadzadeh dans « No Date, No Signature ».
  • Meilleur scénario: Dominique Welinski et René Ballesteros pour « Los Versos del olvido » (Chili/Fr./All.)

Divers

  • Lion d’or d’un meilleur premier film: « Jusqu'à la garde » de Xavier Legrand (France).
  • Meilleur film en réalité virtuelle: « Arden's Wake (Expanded) » d’Eugene Chung (E.-U.).
  • Meilleure expérience en réalité virtuelle: « La Camera Insabbiata » de Laurie Anderson & Hsin-Chien Huang (E.-U./Taiwan).