Cinéma

Le Palace projette la version restaurée de ce classique du 7e art qui force le spectateur à devenir créateur.

Passionné de comics américains, Alain Resnais (1922-2014) se voit d’abord acteur, fréquente un peu le cours Simon, bifurque vers l’IDHEC, la toute nouvelle école de cinéma où il se passionne pour le montage. Dès 1948, il réalise une série de films sur l’art, dont l’approche rompt avec la tradition académique.

C’est avec Nuit et Brouillard (55), un documentaire sur l’horreur des camps nazis, qu’il se fait connaître. Soit un texte off, presque journalistique, décrivant ce qu’on voit à l’écran : barbelés, miradors, baraquements, latrines, chambres à gaz, crématoires. L’exposé est bref, mécanique, lu sans effet par Michel Bouquet, ce qui rend le document d’autant plus implacable, incontestable. Retenu par le Festival de Cannes en 56, ce devoir de mémoire sera déprogrammé sous la pression allemande.


Son premier long métrage, Hiroshima mon amour (59) soulèvera aussi une violente polémique sur la Croisette pour son rapport entre les images et les mots. Pourtant Resnais ne se voit pas comme un auteur. Bien que contemporain de la Nouvelle Vague, il n’y sera jamais associé alors que ses films sont autrement plus créatifs et innovateurs que ceux des cinéastes du mouvement. Resnais refuse la notion d’auteur car il se considère comme un metteur en scène, celui qui imagine une forme cinématographique unique et idéale pour mettre des images sur des mots.

Dans Hiroshima mon amour, ces mots sont ceux de Marguerite Duras et, précisément, ils rendent compte de leur incapacité à exprimer l’horreur atomique.

Il poursuit cette démarche très originale avec celui qui a pris la tête de l’avant-garde littéraire, la figure de proue du Nouveau roman : Alain Robbe-Grillet.

Les deux Alain vont collaborer chacun dans leur coin. Après de multiples rencontres, l’écrivain va écrire un scénario original et le cinéaste va strictement le mettre en scène. Le résultat, L’année dernière à Marienbad (60), est une balise formelle dans l’histoire du 7e art. Et un nouveau scandale, car les distributeurs refuseront de le sortir. Il faudra un lion d’or à Venise en 61 pour les faire changer d’avis. Le jury fut emballé par cette œuvre dissidente, son récit déstructuré, sa narration bousculée, son temps dilaté, son montage révolutionnaire, sa direction d’acteurs conceptuelle (ils sont pareils à des automates).

Dans un luxueux palace composé de plusieurs châteaux bavarois - Resnais est un monteur à la base - un homme passe de salle en salle, couvertes de marbre et miroirs, suivant à la trace une très belle femme (Delphine Seyrig), accompagnée d’un autre homme. Il lui rappelle qu’ils se sont aimés l’année dernière à Marienbad mais elle refuse ce souvenir. Les travellings de Resnais glissent à travers les décors et à travers le temps, entre passé et présent.

Sous peine d’être plongé dans un temps relativement long, le spectateur doit mettre sa raison en veilleuse et s’aventurer dans un dédale dont la clef lui appartient. Est-on chez les morts-vivants ? Dans l’inconscient de l’auteur ? Dans la mémoire d’un personnage ?

"Le cinéma est un art parce qu’il crée une réalité avec des formes. C’est dans sa forme qu’il faut chercher son véritable contenu", dit Robbe-Grillet, idéalement en phase avec Resnais dont l’œuvre peut se résumer en une phrase : "La forme interroge le sujet".

Réalisation : Alain Resnais. Scénario : Alain Robbe-Grillet. Musique : Francis Seyrig. Images : Sacha Vierny. Décors : Jacques Saulnier. Costumes : Bernard Evein. Avec Delphine Seyrig, Giorgio Albertazzi, Sacha Pitoëff… 1h34

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