Cinéma

La sortie sur les écrans des "Barons" de Nabil Ben Yadir (lire en "Libre Culture") est le cadeau qu’offre au public la société de production bruxelloise Entre Chien et Loup, à l’occasion de ses vingt ans. En deux décennies, sa fondatrice, Diana Elbaum a produit ou coproduit plusieurs films fameux : la trilogie "Un couple épatant/Cavale/Après la vie" de Lucas Belvaux, "Irina Palm" de Sam Garbaski, "Depuis qu’Otar est parti" de Julie Bertuccelli ou "Lumumba" de Raoul Peck. Ou la diversité et la curiosité mises au service d’auteurs à la personnalité artistique forte. Preuve de la position particulière qu’elle occupe, Entre Chien et Loup vient de recevoir le prix Eurimages, qui récompense les coproducteurs les plus actifs au niveau européen. Avec Samsa Films (Luxembourg) et Artémis Production (Belgique), Entre Chien et Loup est aussi membre actif de Une Liaison Cinématographique, compagnie de production basée en France.

"Entre Chien et Loup est né d’une impulsion totale, rappelle Diana Elbaum. J’étais alors active dans la publicité, et j’ai eu envie de "faire du contenu". C’était une envie de faire du cinéma, de regarder le monde autrement. Dans un premier temps, Entre Chien et Loup est resté dans une phase de fabrication plus ou moins artisanale." Ce qui correspond assez bien au cinéma belge durant la première partie des années 90. Petit à petit, les succès et la reconnaissance aidant, les productions belges, et celles d’Entre Chien et Loup, se sont faites plus ambitieuses. En 1999, Sébastien Delloye rejoint Diana Elbaum. "Avec l’arrivée de Sébastien, nous sommes passés à une société plus structurée." Ces dix dernières années, Entre Chien et Loup a produit une trentaine de films, un développement coïncidant avec celui du financement du cinéma belge (Wallimage, tax shelter, Communauté française ). Parallèlement, note Diana Elbaum, "Entre Chien et Loup a développé ses projets afin d’être plus proche du marché et de ses réalités financières".

Car le monde du cinéma a connu des mutations radicales ces dernières années : la démocratisation des techniques a multiplié les nombres de films produits à travers le monde et, singulièrement en Europe, tandis que la multiplication et la dématérialisation des supports de diffusion diminuait la marge bénéficiaire des producteurs. "Une maison de production n’existe qu’à travers son catalogue, précise Diana Elbaum. Il y a encore quelques années, les droits et les recettes se partageaient essentiellement entre coproducteurs et distributeurs. Aujourd’hui, les mandataires se multiplient et le temps de récupération des mises de chacun s’allonge." N’y a-t-il pas, aussi, trop de films produits ? "C’est effectivement un constat que l’on peut faire, même à une échelle mondiale, acquiesce Sébastien Delloye. Aujourd’hui, les techniques permettent de faire un film pour moins de 300 000 euros - nous-même, hors participation, avons produit "La Marea" pour 150 000 euros. Mais on ne va pas non plus se couper un bras : un producteur a pour vocation de produire des films. La question qui mérite d’être posée, par contre, est de savoir si tous les films doivent sortir en salles."

Confronté en outre, en Belgique, à un parc de salles de plus en plus réduit (LLB du 14/10) et à ce que Diana Elbaum qualifie d’"hémorragie" du public des films belges, les producteurs se rendent donc compte qu’ils doivent "diversifier" leur activité et penser la diffusion de chaque film au cas par cas. Raison pour laquelle, comme d’autres de leurs confrères, Diana Elbaum et Sébastien Delloye ont lancé leur structure de production, Dream Touch. Initiée pour la diffusion d’un film d’auteur radical, "La Marea" de Diego Martinez Vignatti, Dream Touch passera à la vitesse supérieure pour la sortie prochaine du nouveau film de Sam Garbaski, "Quartier Lointain", adapté de la bande dessinée de Jiro Taniguchi.

Dream Touch/Entre Chien et Loup n’entend pas rompre avec ses partenaires de distribution habituels, au premier rang desquels Cinéart, premier distributeur indépendant du marché belge. "L’idée est de répartir les risques et de s’aider alors que depuis quelques années, compte tenu du marché tendu, on commençait tous à se regarder en chiens de faïence" précise Diana Elbaum. "Cinéart reste un très bon distributeur. Nous, nous connaissons nos films. On peut peut-être apporter des idées." Le marché évoluant, les habitudes d’information du public changeant, il faut sans doute développer une communication spécifique à chaque film. "Pour "Les Barons", nous avons commencé à communiquer sur des sites communautaires dès le début de la production, il y a deux ans. Par contre, nous avons limité au maximum l’information vers les médias classiques. Nous n’avons pas encore le recul pour juger, mais voilà un exemple d’une réflexion née au sein de la production, en parallèle du travail du distributeur." Dans tous les cas de figure, Dream Touch n’assurera que la distribution des films Entre Chien et Loup - là où d’autres, comme les frères Bronckart de Versus Production (Liège), entendent, avec leur structure de distribution O’Brother, s’ouvrir à d’autres films.