Cinéma

E st-ce la main de Dieu,/Est-ce la main de Diable/Qui a tissé le ciel/De ce beau matin-là,/Lui plantant dans le cœur/Un morceau de soleil/Qui se brise sur l’eau/En mille éclats vermeils ?” De sa voix cristalline, Barbara transperce le cœur par sa poésie pure, ses mots simples choisis, comme ici dans “Chapeau bas”. “Dis, quand reviendras-tu ?”, “Göttingen”, “Drouot”, “Attendez que ma joie revienne”… Chaque chanson de Barbara est plus belle que l’autre. Et pourtant, que sait-on réellement de la chanteuse, disparue le 24 novembre 1997 et dont même la mort, résultant d’un choc toxico-infectieux, est restée mystérieuse…

Comment rendre compte de ce personnage évanescent, de cette “Longue dame brune” qui cacha rapidement sa véritable identité (Monique Serf, née en 1930 d’une mère russe et d’un père alsacien) derrière le nom de scène de Barbara, ses robes noires, ses fourrures, son eye-liner ? La tâche est impossible et Mathieu Amalric l’a très rapidement compris. Son film ne sera donc pas une biographie convenue mais une évocation très personnelle de celle qui a bercé son adolescence. Son film, il le conçoit en effet comme un puzzle, où il mêle archives visuelles et sonores, scènes de fiction, tournage dans le tournage, mais aussi making of du film qu’il est en train de mettre en scène. On le retrouve par exemple, au cabaret “L’écluse”, interrogeant Jacques Tournier, qui a écrit un livre sur la chanteuse. La scène est évidemment jouée; elle est pourtant documentaire, Amalric se mettant en scène (sous le nom d’Yves Zand) en train de préparer et de tourner son film, où Barbara est campée par sa complice de toujours Jeanne Balibar.

Entre la chanteuse et l’actrice, l’alchimie est totale. A mesure que le film avance et que l’on se perd à travers ses différentes strates, la comédienne se fait de plus en plus troublante, d’autant qu’elle interprète brillamment les chansons de Barbara, retrouvant chacune de ses intonations, lyriques ou mutines. A tel point qu’à un certain moment, il devient difficile de faire la différence entre Balibar incarnant Barbara et Barbara elle-même.

Dans une scène, Amalric fait dire à son personnage que Barbara est une femme insaisissable, toujours différente. C’est exactement l’angle qu’il a choisi pour composer par petites touches ce portrait très juste de la chanteuse, qui parvient à mettre en scène toute la complexité du personnage sans pour autant tomber dans la confusion. Car à travers Barbara, c’est de lui que parle le cinéaste – ici plus que jamais inspiré par celui qui l’a révélé à l’écran, Arnaud Desplechin – et peut-être un peu de la fascination qu’il continue d’avoir pour son ancienne compagne Jeanne Balibar, qu’il filme avec amour…

Si “Barbara” n’est pas une biographie en bonne et due forme, le film parvient néanmoins, toujours avec finesse, à évoquer tous les éléments qui ont marqué la vie de la chanteuse. Que ce soit sa rencontre avec Brel et Brassens, son côté tyrannique et capricieux, les années sida, sa complicité avec Depardieu… Et même, de façon très subtile, l’inceste qui a marqué son enfance, de la part d’un père pour lequel elle a pourtant écrit, avec “Nantes”, le plus déchirant des au revoir. “Assis près d’une cheminée/J’ai vu quatre hommes se lever/La lumière était froide et blanche/Ils portaient l’habit du dimanche/Je n’ai pas posé de questions/A ces étranges compagnons/J’ai rien dit, mais à leurs regards/J’ai compris qu’il était trop tard.”

© IPM

Réalisation : Mathieu Amalric. Scénario : Mathieu Amalric & Philippe Di Folco. Photographie : Christophe Beaucarne. Montage : François Gédigier. Avec Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Marc Bodnar, Aurore Clément, Grégoire Colin… 1h38