L’ennemi intime

A.Lo. Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Anos limites." "Elève libre" s’ouvre sur cet incipit et sur les "ahanements" de Jonas (Jonas Bloquet). En ce début d’été, l’adolescent semble les avoir atteintes, ses limites. Ses efforts restent sans récompense : il échoue à l’école, il rate les qualifications nationales en tennis, il gâche, même, son dévergondage avec Delphine (Paulinne Etienne). Se détournant d’un frère, indifférent, et de parents, divorcés, dont l’une est indisponible et l’autre intransigeant, Jonas cherche l’aide auprès d’un trio d’amis majeurs. Généreux, Nathalie, Pierre et Didier (Claire Bodson, Yannick Renier, Jonathan Zaccaï) sont de bon conseil, prêts à déniaiser Jonas. Didier s’offre même de l’aider à préparer le jury central.

Point de vue élargi

Chez Joachim Lafosse, le père est souvent absent, sans pour autant renier son rôle - il suffit d’une scène à Johan Leysen pour mettre les pendules à l’heure. Mais faute de point d’équilibre, l’adolescent qui cherche à s’affirmer doit bien trouver une alternative. Dans "Nue propriété", Jérémie Renier devenait le régent d’une mère égarée. Pour "Elève libre", le modèle est à l’extérieur, trio d’adultes bien dans leur peau et dénués de carcan, libérés, épanouis, "trop cools", quoi. Mais où est la limite à la liberté ?

A l’instar de son personnage, Joachim Lafosse élargit le point de vue : le réalisateur passe au scope, format des grands espaces, pour mieux scruter l’intime, exercice où il excelle. Sous son apparente liberté nouvelle, l’élève Jonas reste enfermé dans un cadre strict. Celui de la caméra de Lafosse et de son chef opérateur Hichame Alaouié (déjà à l’œuvre sur "Nue priorité") ne laisse à l’adolescent aucun répit : Jonas est serré au plus près. Même dans les instants de détente - les nombreux repas en compagnie du trio -, l’objectif le cerne, tel un prédateur guettant sa proie.

Le réalisateur et son coscénariste François Pirot évitent pour autant tout manichéisme : dans le jeu pervers de manipulation qui se met petit à petit en place, chacun joue son rôle, les adultes comme l’ado, et chacun poursuit son objectif - quant à savoir s’il sera atteint, la fin laissera le spectateur juge.

Mise à nu

Il fallait l’audace et le courage du réalisateur de "Folie privée" pour aborder frontalement un sujet délicat, tabou même. Mais Lafosse fait mieux. Cohérent avec sa démarche, il préfère les questions aux réponses toutes faites, les nuances aux affirmations. Il évite aussi le voyeurisme, détournant le ragard au bon moment. Ce ne sont pas les corps qu’il met à nu, mais les âmes et les sentiments. Les acteurs le suivent, qui s’abandonnent en confiance. Passe encore pour des professionnels comme Yannick Renier, Claire Bodson et Jonathan Zaccaï, parfaits, mais on est aussi ébloui par les interprétations des novices Jonas Bloquet et Pauline Etienne. Après les spontanés "Folie privée" et "Ça rend heureux", après le maîtrisé "Nue priorité", " Elève libre", l’un des films marquants de la 40e Quinzaine des réalisateurs cannoise, modifie le regard sur Joachim Lafosse. Ce n’est plus un jeune talent belge prometteur. C’est un auteur confirmé.

A.Lo.

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