L'homme qui était à nouveau là

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Chez les Grotowski, on est `bourreau´ de père en fils aussi sûrement que l'on est raciste depuis des générations. Entendez que, dans ce bled de Géorgie écrasé par la moiteur, Buck, le patriarche, Hank, son fils, et Sonny, son petit-fils, se chargent, sans états d'âme apparents, d'accompagner les condamnés à mort dans leur dernière marche.

LIEN `FORTUIT´

Le rituel est accompli avec minutie, encore que l'exécution de Lawrence Musgrove, un détenu noir, laisse apparaître une faille: si Hank (Billy Bob Thornton) s'en acquitte sans sourciller, Sonny (Heath Ledger) trahit son malaise. La crise ouverte vire au drame: le lendemain, le jeune homme se suicide sous les yeux de son père.

Plongé en pleine détresse, Hank erre alors sans but, jusqu'au moment où sa route croise celle de Leticia (Halle Berry), elle-même en proie à un immense traumatisme personnel. Et pour cause: elle n'est autre que l'épouse de l'homme qu'il vient d'envoyer à la chaise électrique. Inconscients du lien `fortuit´ les unissant, ces deux-là continuent à se voir, cherchant à se libérer de l'emprise du passé...

QUESTION DE SURVIE

Si l'on pouvait redouter de semblable scénario traitement simpliste ou grossier, cette prévention tombe pourtant rapidement. Suivant au plus près ses protagonistes, la caméra de Marc Forster - réalisateur d'origine suisse installé aux États-Unis, qui signe ici son deuxième film - vibre bientôt au rythme contrarié de l'existence, en un écho sensible au parcours d'êtres d'une indéniable consistance, d'une troublante complexité également. Car, pour être avare de mots, `Monster's Ball´ ne l'est pas d'intensité. De ces êtres en suspens, de ces deux personnalités a priori inconciliables, le film réussit à pénétrer l'intimité, pour en cerner tant la vulnérabilité que l'étendue du désarroi. Cela au prix notamment d'une longue comme magistrale exposition, n'étant pas sans évoquer le `Sling Blade´ de... Billy Bob Thornton.

Le film bascule alors tandis que, dans une scène d'amour comme on en avait rarement vu au cinéma, les deux protagonistes s'abandonnent littéralement l'un à l'autre, étape charnelle et crue indispensable à un possible renouveau. Encore que la confrontation avec un passé chargé ne puisse être éludée, seule à même de leur permettre de survivre.

Car s'il est photographie réaliste de l'Amérique profonde avec pour arrière-plan un racisme endémique, `Monster's Ball´ est plus encore un drame suffocant, un film épousant, avec une appréciable intégrité émotionnelle, un double cheminement sur la voie du pardon et de la rédemption.

Comme de coutume, Billy Bob Thornton s'avère ici tout bonnement épatant, dans le rôle d'un homme ayant oublié de vivre sur foi d'un héritage `moral´ incontesté - au point d'avoir bâti sa propre prison, inexpugnable. Quant à Halle Berry, elle trouve ici le rôle d'une encore courte carrière. Traduisant tout à la fois la souffrance, indélébile, et l'énergie, vitale, son ultime regard, d'une confondante intensité, vaut d'ailleurs plus que tous les longs discours. Soit deux prestations exceptionnelles pour un film qui ne l'est pas moins.

© La Libre Belgique 2002

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS

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