L'Inde de Deepa Mehta

Hubert Heyrendt Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Du cinéma indien, on ne connaît souvent que Bollywood. Pourtant, le cinéma d'auteur existe aussi, la preuve avec Shekhar Kapur, connu surtout pour ses films britanniques ("Elizabeth"), ou encore Deepa Mehta. Si la cinéaste, basée à Toronto, ne renie rien de son amour pour le cinéma indien - cette fille de distributeur a passé son enfance à engloutir ces films, leur rendant hommage, en 2002, dans la comédie musicale "Bollywood/Hollywood" -, elle fut révélée avec un film plus personnel, "Fire", en 1996.

Dans le premier volet de ce qui allait devenir sa trilogie des éléments, Mehta se focalisait sur les mariages forcés, filmant la passion amoureuse d'une jeune femme moderne qui, délaissée par son mari, se rapproche de sa belle-soeur... Tourné en anglais, le film est sans doute l'épisode le plus faible de la trilogie, mais contient déjà ce qui fait l'essence de celle-ci : réussir à inscrire des destinées personnelles dans le contexte politique indien. Car, encore aujourd'hui, la tradition reste très forte en Inde et l'homosexualité un tabou sulfureux...

En 1998, dans le magnifique "Earth", tourné cette fois en hindi, Mehta changeait d'époque pour aborder la scission entre l'Inde et le Pakistan en 1947. Cette déchirure de sa terre natale - elle est née à Amritsar, côté indien, en 1950 -, elle l'évoque par le biais d'une très belle histoire d'amour entre un jeune Sikh et une jeune Hindoue. S'inspirant du roman "Cracking India" de la Pakistanaise Bapsi Sidhwa, elle livre une réflexion subtile sur la différence et la stérilité d'un conflit meurtrier hérité de la période coloniale.

Plus encore que dans l'opus précédent, la réalisatrice fait ici confiance à son talent de conteuse et de cinéaste pour faire passer son message. Pleine de poésie et de couleur, la mise en scène est magistrale, fluide, tandis que le film bénéficie d'une musique envoûtante, entre rythmes indiens et sonorités électros, signée A.R. Rahman.

Un compositeur que Mehta retrouvait, en 2005, pour clore sa trilogie indienne par le bouleversant "Water". Elle s'y attaque à nouveau à la tradition en mettant en lumière le sort réservé aux veuves hindoues, vivant reclues, la tête rasée, en véritables parias de la société. En 1938, le sort de Chuyia, 7 ans, émeut un jeune politicien qui va tenter d'alerter Gandhi, sur le point d'arriver au pouvoir, de cette situation intolérable. Beau et violent, "Water" est un film d'une humanité profonde. Ce qui n'a pas empêché des protestations des traditionalistes qui ont été jusqu'à incendier les décors du film dans la ville sainte de Varanasi, où existent encore des maisons de veuves. Longuement retardé, le tournage a dû se poursuivre au Sri Lanka. Preuve qu'en explorant le passé de son pays, Deepa Mehta continue de déranger. Et de nous enchanter.

Hubert Heyrendt

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM