Cinéma

Mardi dernier, c’était l’effervescence au Métropole, place de Brouckère à Bruxelles. Toute l’équipe du "Tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael était réunie pour une méga avant-première dans six salles de l’UGC en face. Les principaux acteurs, scénariste, producteur, techniciens étaient rassemblés pour présenter le film au millier de spectateurs privilégiés invités par les sponsors (partenaires divers, tax shelter, Bruxelles image, etc). Belga, le distributeur du film, avait saisi l’opportunité pour organiser des séances d’interviews avec les journalistes à une semaine de la sortie. Pas de battle-dress pour les attachées de presse mais plan de bataille dans une main, portable dans l’autre et pieds de guerre sur hauts talons.

L’opération était lancée quand le coup de fil de François Damiens est tombé, contraint de tout annuler, retenu inopinément au chevet d’un proche victime d’un grave problème de santé. Panique à l’UGC. N’écoutant que son cœur d’ami, Poelvoorde, qui s’était ménagé un programme light à trois jours de son "Intime festival", décide de remplacer son ami, de prendre en charge le "schedule" de son collègue. Mais quand il dit le remplacer, c’est le remplacer en l’interprétant. "C’est un de mes meilleurs potes, je connais toutes ses réponses", déclare-t-il d’emblée. Il ajoute quelques gestes, histoire de montrer qu’il n’a pas tout oublié de "La Famille Bélier". Le voilà parti dans un exercice vertigineux, un tour de force en free style, un entretien hors norme, voire hors bord. Car avec l’ami Ben lancé à toute vitesse, l’intervieweur n’a plus qu’à s’accrocher !

Des heures à regarder les gens

Puisqu’on est alors à la veille de "L’Intime festival", cet événement littéraire organisé par Benoît Poelvoorde à Namur, c’est l’occasion de demander à François Damiens s’il lit autant que son ami, si celui-ci lui a chaudement recommandé des ouvrages. "Je ne lis pas, je ne lis jamais. Poelvoorde a bien essayé de me convaincre de lire deux-trois choses. Mais non. Je ne regarde pas la télé non plus. Je ne regarde pas de films. Je préfère regarder la mer, regarder les gens, je peux rester des heures à observer des choses plutôt que de lire."

Etait-il content de partager le même plateau que son ami Ben ? Comment l’a-t-il trouvé en Dieu ? Aurait-il aimé être à sa place ? "Poelvoorde, il est sur ses acquis. Etre à sa place ? Je ne voudrais pas lui faire de l’ombre. J’aurais fait autrement. Mais pas mieux." (Rires)

Il veut bien être sympa, mais il y a des limites.

"Heureusement, on n’a pas de séquences ensemble, car quand on est ensemble, on est un peu… turbulents. Avec Jaco, il vaut mieux pas car il a besoin de beaucoup de concentration. Jaco est très généreux, très gentil, mais il est concentré. Et nous deux, quand on est ensemble, on pense plutôt à faire des plaisanteries, des blagues. Et comme je ne connais jamais mon texte - Poelvoorde non plus -, il n’y en a pas un pour aider l’autre. Mais Poelvoorde peut l’apprendre très vite, alors c’est lui qui la ramène et c’est moi qui ai l’air malin.

Sur un plateau, ce qui nous amuse tous les deux, c’est de ne pas avoir l’impression d’être sur un tournage. Je viens de terminer un film avec Dominik Moll. Il est très travailleur, très rigoureux. Je me suis plié à sa discipline mais je préfère les ambiances plus détendues. Mais il m’a poussé, il m’a permis d’aller plus loin. Comme Jaco. Je suis très nerveux avant les prises et Jaco a un système génial. Il m’a fait tourner énormément de fois les séquences mais très très très vite, ce qui a eu pour effet de me nettoyer et j’ai pu balancer des phrases épurées. Je suis fier de moi, fier d’être arrivé à cette sorte de fluidité, de grâce."

J’aimerais bien être toi

Poelvoorde est manifestement un ami qui vous veut du bien. Depuis combien de temps le connaissez-vous ? "Je l’ai rencontré à l’avant-première de "Podium". Poelvoorde m’avait vu à la télé, dans mes caméras cachées. Je suis venu lui dire cette phrase qui l’a tout le temps fait rire : "J’aimerais bien être toi." Il m’a répondu : "Vous êtes très drôle." Poelvoorde me vouvoyait car il est beaucoup plus poli que moi."

Houlala, ça tourne. On éprouve une sensation de vertige à l’écoute de Poelvoorde jouant Damiens disant à Poelvoorde qu’il veut être lui. On va faire une petite pause.

Reprenons à "Cow-boy", le film de Benoît Mariage dans lequel Poelvoorde incarne un journaliste de la RTBF et François Damiens son caméraman. "Je sortais de mes caméras cachées, je manquais d’expérience et Poelvoorde m’a tout appris. En même temps, c’était complètement faux; j’ai dû tout désapprendre après. Il m’a fallu deux trois années pour me remettre de toutes les imbécillités qu’il m’avait mises en tête."

Franz et Roland

"On se voit beaucoup. On boit beaucoup. On se téléphone beaucoup. Au téléphone, on a deux personnages. Lui s’appelle Daniel, comme son rôle dans "Cow-boy", et Poelvoorde m’appelle Roland, alors que je m’appelle Franz…"

Là, on vient d’entrer dans la 4e dimension et le 36e degré, avec Poelvoorde interprétant Damiens qu’il appelle amicalement Roland quand il lui téléphone en tant que Franz.

"Avant de parler de quelque chose de sérieux, on joue les deux ouvriers qui ne veulent pas travailler. Notre chef de chantier s’appelle Dominique et il y a aussi deux Turcs qu’on accuse de tous les trucs volés. Et on improvise. Extrait.

- Ça va Roland ? Dominique m’a appelé pour me dire que tu avais laissé la camionnette juste devant. Alors, je ne pourrai pas venir lundi. Comme mardi, c’est le baptême de ma fille, ça ne sert à rien de venir mercredi puisqu’il pleut."

On a pensé en faire des capsules pour la télé, mais d’abord on est paresseux et puis ça nous fait tellement rire car on dévie du milieu de la construction à celui du cinéma, où l’on voit les mêmes choses : "Dis, tu l’as vu, l’autre abruti ?" On échange nos visions de ces mecs qui se la pètent."

Retour de Cannes

Poelvoorde n’était pas à Cannes cette année, il était en tournage lors de la présentation du "Tout nouveau testament". Damiens lui-a-t-il téléphoné pour lui raconter l’enthousiasme autour de la réception du film ? "Oui. Poelvoorde bossait. Moi pas, j’avais besoin de repos. Sur le film de Dominik Moll, je devais apprendre mon texte, alors j’étais épuisé. Il faut compter trois-quatre mois de récupération. Cannes était comme une petite escale de vacances. Après le festival, j’ai fait du bateau avec Gaëlle, ma compagne. J’aime la mer. J’ai une maison à Groix, une petite île en Bretagne. Je ne sais pas si j’ai des origines bretonnes mais la mer me passionne. J’y suis allé avec Poelvoorde; il n’en a rien à foutre. Il se plaignait tout le temps qu’il n’y avait qu’un seul café. Il aime cela la solitude de la mer, la solitude… avec les gens qu’il aime; il a quelque chose d’un Viking. Je voulais dire : J’ai quelque chose de Viking…"

Après vingt minutes d’impro étourdissante, Poelvoorde vient de sortir du corps de Damiens. On ne dit pas merci, on applaudit.

Quel acteur, nom de dieu !