Cinéma

La 16e édition de Filmer à tout prix, festival documentaire organisé tous les deux ans par le Gsara, s’ouvre ce soir à Flagey par la projection de "Magna Graecia", film d’Erwan Kerzanet et Anita Lamanna sur l’immigration dans le sud de l’Italie. En marge de ses différentes sections (cf. ci-contre), Filmer à tout prix propose également, du 7 au 15 novembre, une programmation annexe à la Cinémathèque. Après le corps des adolescents en 2011 et les Roms en 2013, celle-ci est consacrée cette année aux objets tels qu’ils sont envisagés par le cinéma.

Chercheuse de perles

Allemande débarquée à Bruxelles il y a une vingtaine d’années pour étudier la danse avec Anne Teresa De Keersmaeker, Stefanie Bodien a ensuite fait des études à l’ULB et l’UCL et animé plusieurs ciné-clubs, avant de se lancer comme programmatrice indépendante, travaillant pour la Cinematek ("L’Art difficile de filmer la danse" en septembre) ou le Goethe Institut ("L’Autre Nouveau Cinéma allemand" en juin). "Ce que j’aime le plus, c’est de me plonger dans les archives, de déterrer des perles qui ne sont plus vues", s’enthousiasme la jeune femme.

Ce passionnant programme "Le Parti pris des objets", elle l’a composé en tandem avec Dario Marchiori, maître de conférences à Lyon. L’idée sonnait comme une évidence pour Stefanie Bodien. "Je suis une fétichiste. J’ai plein de petits objets chez moi auxquels je suis très attachée. Ces objets du quotidien qu’on utilise tout le temps peuvent avoir une portée sentimentale importante. Nous voulions voir comment cela se passe au cinéma et l’on s’est rendu compte qu’il y a des films magnifiques…"

Accumulation compulsive

Pour "Le Parti pris des choses", une quarantaine de films ont été retenus, essentiellement des courts métrages, répartis en 10 séances thématiques. "On a composé les différentes séances en essayant que les films se répondent de manière logique, se renforcent mutuellement, explique la programmatrice. Les films s’étalent de 1908 à aujourd’hui. On s’intéresse à l’évolution du regard sur les objets au cours des décennies. La séance "L’Objet quotidien", par exemple, évoque la société de consommation des années 60 à nos jours. On n’a évidemment rien trouvé dans les années 20…"

A ne pas manquer, sur ce même thème, la séance "L’Objet en trop" (le 11/11), entièrement consacrée à "A Glorious Mess", métaphore de cette société de consommation. Dans ce documentaire réalisé en 2011, le Suisse Ulrich Grossenbacher filme quatre personnes atteintes de syllogomanie, une maladie qui les empêche de jeter quoi que ce soit. Jusqu’à ce qu’elles ne puissent littéralement plus mettre un pied devant l’autre chez elles !

L’objet peut aussi être envisagé dans sa relation avec l’Histoire. La séance "L’Objet d’histoire" (13/11) s’ouvre ainsi par "La Petite Cuillère" (1961), poème d’amour cinématographique de Carlos Vilardebó à partir d’une petite cuillère égyptienne trouvée dans les collections du Louvre, et se clôt sur "Archeologia" (1967), dans lequel Andrzej Brzozowski filme des archéologues au travail dans ce que l’on comprend être les vestiges d’Auschwitz…

Quelques grands noms

Tandis que le film allemand "5,5 x 1,5 Meter" (1998) s’intéresse, lui, aux pérégrinations d’une grande table, d’un journal de gauche à un collectif féministe. Une façon originale de relire l’effervescence politique qui régnait à Berlin des années 60 à 80.

A travers leur programmation, Bodien et Marchiori proposent également (notamment lors de la séance "L’Objet de fiction" le 7/11) de redécouvrir quelques courts métrages de réalisateurs reconnus, comme Jacques Rivette (et son amusant "Coup du berger", coscénarisé avec Chabrol en 1956), Roman Polanski (et son burlesque "Deux Hommes et une armoire" en 1958), Abbas Kiarostami (et le touchant "Two Solutions for One Problem" en 1975), Alain Cavalier ("Lettre d’Alain Cavalier" en 1982) ou encore Tom Tykwer (et son étonnant "Homme chosifié" en 2008).


Regards sur le réel

Du 5 au 10 novembre, Filmer à tout prix permettra de découvrir quelque 155 films (dont 59 belges), répartis entre Compétitions belge, internationale et courts métrages, avant-premières… Parmi ces œuvres qui "parlent du réel d’une façon cinématographique exigeante", on trouve par exemple Homeland d’Abbas Fahdel, documentaire fleuve de 5 h 34 dans lequel le cinéaste irakien a filmé à Bagdad le quotidien de sa famille pendant deux ans, avant et après l’intervention américaine.

Dans cette programmation éclectique, on note également pas mal de films qui dénoncent l’horreur économique. Les Portugais Joaquim Pinto et Nuno Leonel filment ainsi dans Rabo de peixe une petite communauté de pêcheurs des Açores à l’heure de la surpêche industrielle. Sept ans après le magistral "L’encerclement" (qui décrivait comment l’idéologie néolibérale était parvenue à triompher en s’insinuant dans chacun de nos esprits), le Québécois Richard Brouillette a, lui, extrait les rushes de son entretien en 2002 avec Bernard Marris pour construire Oncle Bernard : l’anti-leçon d’économie. L’économiste français tué dans les attentats de "Charlie Hebdo" en janvier, toujours aussi pédagogue et drôle, y livre une analyse visionnaire de la dérive de la finance internationale. Passionnant !

Côté belge, on pourra revoir No Home Movie , le film posthume de Chantal Akerman, mais aussi découvrir Bureau de chômage, film très sobre d’Anne Schiltz et Charlotte Grégoire consacré au contrôle des chômeurs, ou encore Our City, très beau portrait d’un Bruxelles cosmopolite signé Maria Tarantino (en salles le 18/11). 


---> Filmer à tout prix, du 5 au 15 novembre à Flagey, Cinematek, Aventure, Nova et RITCS. Rens. : www.fatp.be.