L'UCC s'offre une cure de «Gioventu»

J.-F. Pl. Publié le - Mis à jour le

Cinéma

La tradition est aujourd'hui cinquantenaire: chaque année à pareille époque, l'Union de la Critique de Cinéma (UCC) attribue son grand prix, une récompense ne couronnant pas nécessairement le meilleur film de l'année, mais celui ayant le mieux contribué au «rayonnement de l'art cinématographique.»

A cette fin, et suivant un processus immuable, cinq finalistes sont désignés fin décembre, après un vote écrit et un premier débat réunissant les critiques du pays. Avaient cette année reçu leurs faveurs: «Spirited Away», du Japonais Hayao Miyazaki, «Punch-Drunk Love», de l'Américain Paul Thomas Anderson, «Adaptation», de son compatriote Spike Jonze, «The Quiet American», de l'Australien Phillip Noyce et «La Meglio Gioventu», de l'Italien Marco Tullio Giordana. Soit ce qu'il convient d'appeler une sélection contrastée à défaut de franchement enthousiasmante, sur le papier tout au moins.

Patton parmi nous

Il y a bien longtemps, en effet, que l'on n'avait plus assisté à joutes oratoires aussi animées, le ton étant donné dès les plaidoiries des avocats représentant chaque film. Invité à ouvrir le bal, Chris Craps («Het Belang van Limburg») produisait une défense en deux temps de «Adaptation»: l'une sur le mode «Patton», casque et ton martial à l'appui, l'autre sur le mode «Harry Potter», plus appliquée, celle-là. Et de livrer un vibrant plaidoyer pour le scénario, non sans oser de l'existence la formule définitive:

«on est gosse, on devient adulte, on acquiert une certaine compréhension de l'ordre des choses, on se fait vieux et on meurt.»

Il revenait ensuite à Olivier Isaac d'évoquer «La Meglio Gioventu», le critique du «Journal du médecin» voyant dans ce voyage en Italie long de 40 ans «un mélodrame fluide et envoûtant», non sans souligner ses mérites sur les plans tant politique qu'esthétique.

Amené à prendre au pied levé la défense de «The Quiet American», Guy Delfosse («Pan») en épinglait également la dimension politique, non sans vanter l'exceptionnelle prestation de Michael Caine. «Du vieux cinéma comme cela, j'en redemande tous les jours», poncuait-il son intervention, avant de passer le témoin à Hubert Heyrendt («La Libre»), avocat de «Punch-Drunk Love». Et ce dernier de rapprocher le film de Paul Thomas Anderson du Hal Hartley des débuts, avant de souligner «l'impressionnant travail réalisé sur la bande-son», le film «cachant, sous ses airs de comédie romantique, un musical.»

Restait alors à Sigrid Descamps («La Tribune de Bruxelles») à soutenir «Spirited Away». Proposant une plaidoirie en deux langues, inspirée du «Kill Bill» de Tarantino, celle-ci faisait son petit effet en produisant une tête coupée - le sort promis à tout confrère se risquant à vouloir «refuser l'invitation au voyage et à la réflexion » au coeur du film.

Confortable majorité

Les présentations achevées, le débat pouvait débuter, non sans qu'un premier tour de scrutin, indicatif, ait placé «La Meglio Gioventu» en position de grandissime favori. Chacun fourbissait ses armes, et abattait ses arguments. Mais s'il y eut là de grands moments d'inspiration, diverses perles d'humour aussi, rien qui put toutefois remettre en question le verdict final. Au cinquième tour, et alors que ne lui étaient plus opposés que «Punch-Drunk Love» et «Spirited Away», «La Meglio Gioventu» l'emportait avec une confortable majorité, en dépit des réserves de certains, motivées par sa nature de téléfilm.

«Il s'agit d'un trop beau film pour le laisser à la seule télévision», avait estimé peu avant Jan Temmerman («De Morgen»), trouvant sans doute là les mots justes. On ne pourra, en tout cas, pas faire à la critique le reproche de ne point être en phase avec le public. Depuis sa sortie, le 5 novembre dernier, «La Meglio Gioventu» draîne des foules record, malgré un format résolument hors-normes (6 heures). On ne peut dès lors que rejoindre Jan De Clerq, son distributeur avec Lumière Films, lorsqu'il relève combien un tel film peut contribuer à amener le grand public vers le cinéma d'auteur. Soit, incontestablement, une oeuvre ayant contribué au rayonnement de l'art cinématographique...

© La Libre Belgique 2004

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