L'une est juive, l'autre arabe

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Un médecin vit avec sa maman. Paraplégique, plutôt acariâtre, elle réclame une présence permanente à ses côtés. Une infirmière pour les soins et une "auxiliaire de vie" pour la compagnie se relaient. Ni l'une ni l'autre ne font jamais long feu, car Esther les épuise de sa mauvaise humeur, de ses remarques vitriolées.

Sélima est la dernière infirmière à se présenter, avec l'enthousiasme de la jeunesse en dépit des mises en garde du fils qui ne lui a rien caché du caractère parfois pénible de sa mère. Contre toute attente, le courant passe entre la jeune femme arabe et la vieille dame juive. On n'est pas au bout des surprises, car la dernière dame de compagnie ayant claqué la porte, Sélima propose sa mère pour la remplacer.

Comment a-t-elle pu avoir une idée pareille ? Comment peut-elle croire un instant que ces deux-là puissent s'entendre ? En effet, Esther est juive et Halima est arabe. L'une et l'autre vivent selon les lois de leur religion. Le sang de l'une, comme celui de l'autre, ne fait qu'un tour, chaque soir au JT, quand on rapporte les derniers événements de l'invasion israélienne au Liban.

Et, pourtant, contrairement aux apparences qui les séparent, plus de choses encore rapprochent ces deux femmes. Leur âge, leur enfance algérienne, leur déracinement créent immédiatement une complicité qui semble se moquer des soubresauts de l'actualité. Toutefois, l'info n'est pas la seule à faire de la résistance. Les frères de Sélima ne voient pas d'un bon oeil leur mère travailler pour une juive, même si elle en est toute épanouie. Les voisins crient même au blasphème, estimant qu'on ne peut financer un pèlerinage à La Mecque avec de l'argent gagné chez les juifs.

Effet de réel

On le sait, il est difficile de faire un bon film avec des bons sentiments. Philippe Faucon n'a pas la maestria d'Abdélatif Kechiche, mais sa capacité d'immersion dans un milieu, de plonger le spectateur dans un autre milieu, si proche et si lointain, est tout à fait saisissante. On avait déjà constaté cet effet de réel dans "Samia" qui nous installait dans le salon d'une famille algérienne de Marseille pour y cerner la place des jeunes filles. Ici, c'est la mère qui est dans l'objectif de la caméra. Une forte personnalité, Halima, montrée sous plusieurs facettes.

C'est qu'elle n'est pas avec son mari, comme elle est avec ses garçons, ou avec ses amies, ou avec Esther. Mais, dans toutes les circonstances, elle parle avec son coeur et avec son bon sens. En tout cas, elle n'entend pas, ou plus, laisser les autres penser à sa place, se laisser enfermer dans des réflexes haineux, suivre comme un mouton.

Si, parfois, Philippe Faucon se laisse déborder par son désir de démonstration, en pointant les résistances; à d'autres moments, la vie prend le dessus, dans des moments de grâce, tout simples, où les mots sont superflus pour expliquer les choses.

"Nous respectons ceux qui nous respectent", répond l'imam à Halima qui lui demande si cet argent "juif" est impur à payer son pèlerinage. Respect des autres, bien sûr, mais aussi respect de soi-même. Halima résiste à la pression sociale de la communauté, de la famille, au nom d'un espace vital de liberté.

Philippe Faucon doit beaucoup à ses deux interprètes Zohra Mouffok (Halima) et Ariane Jacquot (Esther), mais aussi Sabrina Ben Abdallah (Sélima) qui incarne, comme Hafsia Herzi dans "La Graine et le Mulet", une sorte d'idéal d'une jeune fille. Attachées mais pas enchaînées à leurs racines, elles s'épanouissent au contact du monde, incarnant l'harmonie des relations de la communauté musulmane avec les autres.

Fernand Denis

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