Cinéma Une description kafkaïenne du système judiciaire tunisien. Fort !

Co-organisatrice d’une fête à la fac de Tunis se déroulant dans un hôtel en bord de mer, Mariam (Mariam Al Farjani) a fait péter le décolleté. C’est pas vraiment de sa faute en fait. Ayant déchiré sa robe, elle a demandé à sa copine de lui en prêter une, très courte et très moulante. Souriante, la jeune femme a envie de danser, de faire la fête. Sous le charme d’un garçon taciturne, Youssef, elle accepte de le suivre pour une promenade sur la plage…

Ecran noir. Acte 2 : Mariam court comme une folle, en pleurs, dans la rue, poursuivie par Youssef. Celui-ci tente de la rassurer. Ils se rendent tous les deux dans une clinique privée pour obtenir un certificat attestant le viol que la jeune fille vient de subir… Le début d’une longue nuit aux accents kafkaïens, Mariam ayant été abusée par… des policiers. Pas facile dans ces conditions d’aller porter plainte au commissariat…

Adapté du récit "Coupable d’avoir été violée", "La Belle et la meute" est le troisième long métrage de Kaouter Ben Hania, découverte en 2013 avec "Le challat de Tunis", qui mettait en scène un détraqué lacérant, dans les rues de Tunis, les fesses des jeunes filles qu’il jugeait trop peu cachées. La cinéaste tunisienne continue ici son exploration du rapport maladif à la féminité dans son pays. Et elle fait preuve d’un vrai courage dans cette description sans concession d’une société tunisienne totalement hypocrite, se réfugiant derrière des croyances traditionnelles pseudo-religieuses pour en arriver à justifier l’innommable. Comme si une jeune fille pouvait être jugée coupable de son propre viol !

Dans "La Belle et la meute", le fait divers prend une tonalité politique revendiquée. Selon la cinéaste, ce viol institutionnel (perpétré par la police, censée être garante de la justice) est en effet la preuve que la révolution tunisienne n’est pas achevée, que le chemin est encore long pour arriver à la liberté de toutes et de tous. Paradoxalement, par son audace dans cette attaque frontale contre le système judiciaire et policier, ce film est aussi la preuve que, depuis la révolution de jasmin de 2010, la parole s’est bel et bien libérée en Tunisie.

Mais si "La Belle et la meute" est un grand film, c’est aussi et surtout grâce à la rigueur de sa mise en scène. Kaouter Ben Hania ne se contente pas de nous raconter cette histoire atroce, elle nous la fait vivre au plus profond de nos tripes. Ne lâchant jamais sa jeune comédienne (l’épatante Mariam Al Farjani), la cinéaste nous plonge au cœur d’une descente aux enfers d’une rare intensité. Le récit de cette nuit sans fin, de couloirs d’hôpitaux en bureaux de commissariats, est divisé en neuf chapitres. Pour autant de plans-séquences virtuoses qui, en n’offrant aucune ellipse dans l’action, ne permettent jamais à la tension de retomber. Et de nous maintenir dans un véritable cauchemar éveillé.


© IPM
Réalisateurs : Kaouther Ben Hania&Khaled Barsaoui. Scénario : Kaouther Ben Hania. Photographie : Johan Holmquist. Musique : Amin Bouhafa. Montage : Nadia Ben Rachid Avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda… 1 h 40.