La contagion des mondes

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Installée à l'arrière de la voiture de ses parents, Chihiro, dix ans, ne masque pas son ennui - quelle idée, aussi, d'aller s'établir à la campagne, loin de ses amis qui lui ont laissé un bouquet de fleurs; sitôt fânées, d'ailleurs, comme sonnant le deuil de sa vie passée. Une erreur d'orientation, et voilà pourtant que le véhicule dépasse les maisons pour se retrouver sur une piste de forêt, et bientôt devant un immense portail. La curiosité l'emporte sur toute autre considération: la fillette et ses parents s'aventurent dans un long tunnel avant de passer une salle d'attente de gare et de découvrir une étrange ville tapie dans la campagne - `les vestiges d'un parc à thème, ils étaient populaires au début des années nonante´, décrète le père.

Voire: à peine se sont-ils rués sur un imposant buffet que papa et maman se trouvent transformés en cochons. Quant à Chihiro, tout à sa panique, elle découvre bientôt l'envers de ce décor spectral: des thermes qui sont aussi un refuge pour les anciens dieux, lieux interdits aux humains et régis de main de fer par l'étrange Yubaba.

De cet univers aussi insaisissable que menaçant, la fillette reçoit néanmoins quelques clés d'un allié énigmatique, Haku. Pour survivre, il lui faudra travailler, mais encore renoncer à son identité - jusqu'à, fort symboliquement, se voir rebaptiser Sen. Débute alors un long voyage, hanté par la peur de disparaître, sublimé par le désir de se retrouver, soi et ses proches...

UN UNIVERS MAGIQUE

Maître de l'animation japonaise, Hayao Miyazaki (`Mon voisin Totoro´, `Princesse Mononoke´) signe, avec `Le voyage de Chihiro´, une oeuvre formellement époustouflante et d'une exceptionnelle densité. Soit, servi par une mise en scène d'une ampleur souveraine, un film d'aventures haletant doublé d'une quête d'identité en forme de passage de l'autre côté du miroir.

A la façon d'Alice, voilà donc Chihiro se risquant en pays des merveilles, lesquelles prennent, dans l'imaginaire de Miyazaki, les contours d'un monde tout à la fois enchanteur et effrayant, cruel et chatoyant. C'est là tout un univers magique qui s'entrouvre, peuplé de créatures étonnantes - du bébé géant et pleurnicheur aux boules de suie alimentant sans relâche la chaudière, du dieu des rivières recrachant les stigmates de la pollution humaine au dragon blanc, autre incarnation de Haku.

Point de forme définitive ici, en effet, tout comme les frontières entre les deux mondes apparaissent perméables - l'un étant le reflet ou le prolongement de l'autre, c'est selon. De l'épreuve, où elle aura notamment été confrontée à la cupidité mais aussi à l'indissociabilité du bien et du mal, Chihiro ressortira, si pas inchangée - la petite fille boudeuse et blasée des débuts a su puiser en elle énergie et générosité -, immuable. Sa renaissance (et le salut), c'est dans un intense travail de mémoire qu'elle en trouvera la ressource, jusqu'à recouvrer son nom. Comme si les lignes du temps et de l'espace s'étaient estompées, encore qu'il soit impossible (à l'esprit occidental de surcroît) d'épuiser toutes les clés d'un film foisonnant et fascinant, conte philosophique ardu sans nul doute mais que ses multiples degrés de lecture transforment en ravissement pour tous. Ours d'or à Berlin.

© La Libre Belgique 2002

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