Cinéma Joann Sfar se fait plaisir avec une adaptation léchée du roman de Japrisot. 

Elle est belle, la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Joann Sfar. Presque trop, même, à en juger par le plaisir qu’a eu le réalisateur à la filmer sous tous les angles. Il faut dire qu’elle est incarnée par Freya Mavor (de la série "Skins"). La bombe rousse et élancée irradie chaque plan d’un mélange d’ingénuité et de sexualité contenue, dès une scène d’ouverture - rêve ou accomplissement ? - de danse échevelée et yéyé.

Cette dame dans l’auto avec des lunettes, c’est Dany (Mavor), jeune secrétaire myope comme une taupe, vaguement coincée. Caravaille (Benjamin Biolay), le patron de l’agence de pub où elle travaille, lui demande au débotté de sacrifier une soirée pour retaper une importante communication de cinquante pages qu’il doit présenter à Genève le lendemain. Par facilité, il invite Dany à le faire chez lui, durant la nuit. Ce sera l’occasion pour la jeune femme de revoir son amie Anita (Stacy Martin), épouse de Caravaille.

Dernier service commandé : Dany doit accompagner le couple à l’aéroport et ramener ensuite leur Thunderbird bleu à leur domicile. A l’embranchement d’une bretelle d’autoroute, Dany bifurque. Elle a envie de voir la mer : va pour la route du Sud. En chemin, elle se métamorphose, se présente comme une femme d’affaires. Mais voilà que, soudain, des inconnus la reconnaissent comme "la femme dans l’auto avec des lunettes" passée la veille, au même endroit. Dans une station service, un inconnu l’agresse. Le patron et les clients n’ont vu personne. Mais ils assurent aussi l’avoir déjà vue. Dany n’est jamais venu à cet endroit. Elle commence à douter de sa raison. Et son escapade vire au cauchemar.

Le récit déboule des années soixante, des pages d’un roman réputé inadaptable de Sébastien Japrisot, écrivain français très prisé par le Septième Art ("Compartiment tueur", "L’été meurtrier", "Un long dimanche de fiançailles"). Un statut dû à son art consommé du flash-back, des intrigues gigogne et des apparences trompeuses, ainsi que sa prédilection des personnages féminins qui dépassent le statut de simple faire-valoir des pulsions masculines. Le thriller psychologique est dans la veine de ceux qui faisaient florès à l’époque : on pense, au cinéma, à "Bunny Lake is missing" (1965) d’Otto Preminger, d’après Evelyn Piper, au giallo italien, à l’avorté "L’enfer" d’Henri-Georges Clouzot…

Anatol Litvak s’était essayé à adapter ce récit tortueux et trouble en 1969. Joann Sfar se replonge dans la même époque : vêtements, décors, musique sont raccords, jusqu’à l’usage du split-screen - éphémère effet de style qui revient ponctuellement sur la table de montage des réalisateurs cinéphiles.

Bien vu : le réalisateur a fait appel au talent du directeur de la photographie belge Manu Dacosse, collaborateur régulier du couple Hélène Cattet-Bruno Forzani, eux-mêmes héritiers du cinéma de genre des années 60-70. Si leur "Amer" vient plus d’une fois à l’esprit, c’est que Sfar, comme eux, recourt à l’insert de flash-backs ou de fast-forwards. Mais chez lui, au contraire de Cattet-Forzani, il est destiné à éclairer un brin le spectateur, voire, étonnamment, à lui donner parfois une longueur d’avance sur Dany. Mais il est vrai que les dés du suspense sont pipés dès lors que Japrisot lui-même précise la présence d’un fusil dans le titre : on attend longtemps son émergence mais on la sait inéluctable…

Bémol : fasciné par son actrice, le réalisateur s’étend et s’égard parfois, oubliant les pourtant déterminants personnages secondaires, au risque de rendre la résolution trop rapide, voire légèrement incohérente. Mais on apprécie sa maîtrise formelle, bel hommage au cinéma d’exploitation européen de l’époque, et sa mise en scène à l’aune de la crinière de sa belle héroïne : échevelée, virevoltante et flamboyante. Comme dans "Gainsbourg (Vie héroïque)" et dans son œuvre en bande dessinée, Sfar se soucie moins d’académisme que de pur plaisir formel et narratif. Et en la matière, on le sait, le garçon est un hédoniste décomplexé.

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Réalisation : Joann Sfar. Scénario : Patrick Godeau et Gilles Marchand, d’après Sébastien Japrisot. Avec Freya Mavor, Benjamin Biolay, Stacy Martin,… 1h33


Manu Dacosse, le directeur photo avec un viseur et peu de lumière

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Il a commencé par tourner des courts métrages parodiques vers l’âge de seize ans. Mais en quelque quinze ans de carrière, Manu Dacosse est venu renforcer la caste des directeurs photo belges, très réputée à l’étranger.

Dans sa critique - élogieuse - d’"Alleluia" (2014) de Fabrice du Welz, le critique de "Variety" Peter Debruge qualifiait Manu Dacosse de "talent émergent" du cinéma belge. Le critique soulignait son travail, remarqué, sur "Amer" (2009) et "L’Etrange couleur des larmes de ton corps" (2014) du tandem Hélène Cattet et Bruno Forzani, tandem avec lequel le jeune directeur photo belge a fait ses armes dès leurs courts métrages. "L’étrange couleur…" lui a valu le Magritte 2015 de la meilleure image.

"Humainement, c’est un amour", lâche Joann Sfar, qui s’est battu pour avoir Dacosse sur "La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil". "Au départ, il y a une nécessité financière. Ce film a bénéficié du crédit d’impôt belge. Je devais avoir des techniciens belges. J’avais un budget minuscule mais je voulais faire des images soignées. Ma seule solution était de trouver quelqu’un venant de la série B et pour qui mon budget minuscule serait un budget conséquent. Quand j’ai vu ce que Manu Dacosse avait fait sur "Amer" et "L’Etrange couleur des larmes de ton corps", j’ai su qu’il ferait des prouesses. C’était stratégique."

Manu Dacosse n’était pourtant pas disponible aux dates requises : il œuvrait sur "Evolution" de Lucile Hadzihalilovic. "Mais Joann et le producteur belge, Versus Production, sont revenus à la charge" se rappelle le directeur photo. Finalement, le réalisateur et le directeur de la photo se rencontrent et découvrent leur goûts communs pour le cinéma noir américain ou le cinéma coréen moderne. L’envie de travailler est présente et le planning de tournage est adapté en conséquence.

Joann Sfar confesse avoir été surpris par les pratiques belges. "C’est un jeune cinéma où tous les techniciens sont polyvalents." Ce que le réalisateur recherchait - souplesse, efficacité, rapidité - fut au début source d’angoisse : "Il avait un peu peur quand il voyait que je sous-éclairais certaines scènes" se rappelle Manu Dacosse - dont cette pratique est une des marques de fabrique. Mais le résultat convainc rapidement le réalisateur français - qui loue aujourd’hui ce parti pris.

De son côté, le directeur photo a apprécié le travail avec un réalisateur "qui est d’abord un directeur artistique" : "Joann exprime ses demandes à travers ses dessins. C’est à la fois contraignant, puisqu’il a une vision précise du résultat, mais aussi une bonne base de discussion." Les couleurs des décors, le style des vêtements, jusqu’au choix de la jupe ou des chaussures de Freya Mavor découlent directement de ses indications.

Le réalisateur nous a confié en entretien ne pas avoir aimé le scénario du film - "c’était un scénario d’un épisode de Columbo". Manu Dacosse nous le confirme : "le film, tel qu’il est, doit beaucoup à la vision de Joann. Le premier montage, qui respectait trop le scénario initial, n’était pas satisfaisant. Joann et le monteur se sont lâchés sur la version qui existe aujourd’hui. Au final, le film a plus de personnalité, plus de style."

Très sollicité, mais privilégiant les univers esthétiques fort et marqué - "In The Mood for Love" est un de ses films fétiches, le cinéma de Terrence Malick un de ses préférés - Manu Dacosse tourne pour l’instant à Berlin le premier film d’Helene Hegemann, une jeune écrivain qui a signé son premier roman à seize ans et qui débute comme réalisatrice à tout juste vingt ans. "C’est un film qui se déroule beaucoup de nuit, dans les boîtes. Je n’avais jamais mis les pieds à Berlin. C’est une ville très excitante à filmer."

Ensuite, le directeur photo enchaînera sur "La Confession" de Nicolas Boukhrief, une nouvelle adaptation de "Léon Morin, prêtre", avec Romain Duris. Il a aussi effectué cet été les repérages du prochain film de ses réalisateurs fétiches, Hélène Cattet et Bruno Forzani, qu’ils tourneront l’été prochain. En attendant, peut-être un jour, de filmer le sourire de Jessica Chastain - plaisir non coupable de directeur photo qui le fait rêver.