"La Danseuse" : La Fleur de Lumière
Une ode à l'art et la fièvre créatrice à travers la chorégraphe Loïe Fuller.
- Publié le 28-09-2016 à 09h09
- Mis à jour le 28-09-2016 à 09h29
Une ode à l'art et la fièvre créatrice à travers la chorégraphe Loïe Fuller.La Danseuse", premier long métrage de Stéphanie Di Giusto, est née d'une image, une photo jaunie d'une danseuse-papillon en plein mouvement, dans des volutes de soie. Tombée en sidération devant celle-ci il y a six ans, cette réalisatrice française, venue de la publicité, s'est mise en quête de l'histoire de cette figure méconnue.
Née Mary Louise Fuller, fille de fermiers de l'Ouest américain, Loïe, comme elle se rebaptisa, s'était rêvée actrice, profession alors encore méprisable pour les femmes. Un incident de costume lui fit improviser un numéro de danse et découvrir la beauté des mouvements d'une étoffe. Loïe trouva sa voie, qu'elle suivit jusqu'en France, aux Folies Bergères, où elle devint cette "Fleur de lumière", louée par Mallarmé. Velléitaire et inspirée, Loïe fut une des premières chorégraphes et scénographes, intégrant la fée électricité à l'art de la mise en scène pour créer des effets de lumières dans ses mouvements de voiles.
Devant la caméra de Stéphanie Di Giusto, incarnée par l'intense et incandescente Soko, Loïe incarne la rage de créer, s'abandonnant corps et âme à son art et sa vision. "La Danseuse" est le portrait d'une femme s'affranchissant des codes moraux et de l'ordre genré de son temps - une avant-gardiste en tout point qui, du music-hall où elle fit ses débuts dans son Amérique natale, accomplit le chemin inverse que bien des artistes opèrent de nos jours, vers la "Vieille Europe", et "monter" des Folies Bergères à l'Opéra de Paris - fut au risque de sa propre ruine financière et physique.
Quand bien même elle eut des mécènes ou soutiens divers (dans le film : Gaspard Ulliel, François Damiens et Louis-Do de Lencquesaing - chacun hélas un brin caricatural), c'est essentiellement à elle-même et à son acharnement qu'elle dut sa reconnaissance - ainsi que, dans le film, à sa directrice artistique/ange gardien Gabrielle (Mélanie Thierry).
On retrouve dans "La Danseuse" bien des rebondissements propres aux oeuvres retraçant les destins d'artistes. Mais le récit déjoue les poncifs. Stéphanie Di Giusto, épaulée au scénario par le roué Thomas Bidegain (scénariste d'Audiard, entre autres), met Loïe en présence de la jeune Isadora Duncan, qui achèvera dans la foulée de sa mentor de créer la danse moderne. D'un côté, la pure, l'instinctive, la passionnée, de l'autre l'ambitieuse, forte de sa formation classique qu'elle saura déstructurer.
On pourra débattre de la justesse factuelle et historique de la relation entre les deux danseuses (Loïe se voit aussi dotée d'un père français, pour justifier l'accent de Soko). Mais le choc fonctionne d'autant mieux que, face à Soko, c'est une "fille de", Lily-Rose Depp, qui incarne Isadora. Immédiatement identifiable, graine de star : le choix de casting est d'autant plus pertinent que l'impétrante soutient la comparaison lorsqu'il s'agit de faire un pas de deux.
Ce biopic atypique se distingue aussi par sa direction artistique, sa mise en images (mention à la photographie naturaliste de Benoît Debie) et le regard de sa réalisatrice qui ne passe ni à côté de son sujet, ni de la forme qu'imposait celui-ci. Sa recréation à l'écran de la métamorphose scénique de la chrysalide Fuller est un pur moment d'émerveillement, aussi intense que dut l'être en son temps la découverte par le public des chorégraphies de Loïe. La réalisatrice dépasse les effets de styles convenus de la reconstitution d'époque, captant l'âme de vénérables bâtisses ou ruines authentiques qui reflètent l'élégance de cette Belle Epoque, tout en présageant la fin d'un monde dont Fuller incarne les mutations.
La mise en abîme est inévitable : comment ne pas voir dans l'affirmation de Loïe Fuller le reflet de l'accomplissement d'une réalisatrice qui signe un premier film en tous points remarquable, assuré, affirmé et sans concession ?

Réalisation : Stéphanie Di Giusto. Avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, Lily-Rose Depp, François Damiens… 1h48