Cinéma

Ala fin de la guerre, alors que l’Allemagne est à feu et à sang, les camps sont libérés un à un. Les prisonniers rentrent en France par convois entiers. Bientôt, tous seront revenus. Tous sauf Robert Antelme, écrivain arrêté en juin 44 pour appartenance à un groupe de résistants mené par François Morland (le pseudonyme utilisé par Mitterrand). Pour sa jeune épouse, l’écrivaine Marguerite Duras, sans nouvelle depuis plusieurs mois, l’attente est interminable.

Cette histoire, Duras l’avait racontée, s’inspirant de cahiers tenus à cette période, dans la nouvelle "La douleur", publiée en 1985 dans un recueil homonyme. L’adaptation qu’en propose Emmanuel Finkiel est un modèle du genre. Mais pas question pour l’ancien assistant de Godard de singer le cinéma de Duras - on lui doit évidemment le scénario et les dialogues d’"Hiroshima mon amour" d’Alain Resnais, mais aussi une quinzaine de films en tant que réalisatrice, dont "India Song" en 1975, avec Delphine Seyrig.

Le cinéaste se fait sans doute moins expérimental qu’elle, même si sa mise en scène est très précise et souvent inventive. Toujours au plus près de son personnage, Finkiel nous fait vivre de façon quasi charnelle cette insupportable attente. Tandis que le jeu sur le flou, les cordes stridentes et un montage savant répondent à l’écriture fragmentaire de Duras. Bref, tout est mis en œuvre pour nous faire pénétrer dans le flux de conscience de cette femme torturée, pour nous mettre au diapason de son incommensurable douleur.

Douleur réelle ou douleur qu’aimerait ressentir, pour mieux l’explorer, la future grande romancière ? C’est sur cette ambiguïté que Finkiel centre son adaptation. Partagée entre son attachement pour son mari, son engagement résistant et donc sa peur d’être elle-même arrêtée, cette Marguerite est un magnifique personnage littéraire, à la parfaite intersection entre intériorité, intimité, création et grande Histoire.

Pour camper cette Duras fictionnelle, Finkiel retrouve Mélanie Thierry, qu’il avait déjà filmée dans "Je ne suis pas un salaud" en 2016. La jeune femme est exceptionnelle. Visage défait, traits tirés, cigarette tremblant au bout des doigts, elle trouve ici sans conteste son plus grand rôle. Totalement dévouée à son personnage, l’actrice est magnétique, passionnante à regarder. Elle irradie l’écran avec une puissance telle qu’on ne peut vibrer qu’à l’unisson avec elle.

En voix off, Mélanie Thierry se révèle par ailleurs une merveilleuse lectrice du texte de Duras, dont elle retransmet avec une grâce folle toute la profondeur, la gravité mais aussi, parfois, les inflexions d’humour tragique.

Face à elle, Benjamin Biolay étonne à nouveau par sa singularité et sa retenue, dans le rôle de l’ami et amant Dionys Mascolo. Tandis que, dans celui du commissaire responsable de l’arrestation de Robert Antelme, avec lequel Duras entretient une relation ambiguë (une trame inspirée d’une autre nouvelle de Duras), Benoît Magimel, est très inquiétant. Mielleux et manipulateur, l’acteur retrouve enfin un rôle qui l’inspire. Dans un très grand film.


© IPM
Scénario&réalisation : Emmanuel Finkiel. Photographie : Alexis Kavyrchine. Montage : Sylvie Lager. Avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, Grégoire Leprince-Ringuet… 2h07.