Cinéma

Ours d’or en 2016, un très long long métrage du Philippin Lav Diaz.

Père du renouveau du cinéma philippin, chouchou des festivals, Lav Diaz est connu pour son cinéma exigeant et ses films souvent très longs – jusque 11h pour “Evolution of a Filipino Family”, qui l’avait révélé en 2004. En février 2016, il décrochait ainsi le Prix Alfred-Bauer pour le très beau “A Lullaby to the Sorrowful Mystery”, évocation de la révolution philippine à la fin du XIXe siècle de plus de huit heures. Quelques mois plus tard, le jury de Sam Mendes lui décernait le Lion d’or pour “La femme qui est partie” d’une temporalité nettement plus modeste, “seulement” 3h47.

Comme dans “Norte, la fin de l’histoire” en 2013, librement adapté de “Crime et châtiment”, Lav Diaz s’inspire ici de Tolstoï, de sa nouvelle “God Sees the Truth, But Waits”. Le sujet est évidemment transposé aux Philippines, en 1997 dans la province de Davao (où officiait alors l’actuel et très controversé président philippin Rodrigo Duerte), tandis que le héros devient une héroïne.

En prison depuis 30 ans pour un crime qu’elle n’a pas commis, Horacia Somorrostro (Charo Santos) est finalement libérée… Une fois dehors, elle se met à la recherche de son fils, parti pour Manille sans plus jamais donner de nouvelles. Bien décidée aussi à se venger de Rodrigo Trinidad, commanditaire du crime dont elle a été accusée à tort. La vieille dame s’installe à côté de chez lui. Mais en cette année 1997 où les enlèvements contre rançons sont monnaie courante, le riche Trinidad vit reclus dans une maison transformée en forteresse… Alors que, tout autour, survit une faune de déshérités, de SDF, de prostitué(e)s…

Chez Lav Diaz, la durée n’est pas qu’une coquetterie esthétique ou une incapacité à la concision. C’est souvent le thème même de ses films. C’est à nouveau le cas ici, où l’héroïne doit reprendre sa vie après une parenthèse de trente années. Mais passée sa première impulsion de vengeance, Horacia se montre à nouveau capable d’ouvrir son cœur, recueillant chez elle Hollanda, un jeune travesti sur lequel elle veille comme sur son propre fils disparu…

Dans ce conte moral oscillant entre scènes magistrales et temps morts (volontaires), Lav Diaz reste fidèle à son esthétique. Soit de longs plans fixes au noir et blanc somptueux et au cadrage rigoureux, dans lesquels évoluent des personnages atones, blessés par la vie…

Comme Tolstoï, le Philippin pose frontalement la question du bien et du mal, de la vengeance et du pardon. Il décrit la rédemption d’une figure quasi sainte pour mieux, en creux, disséquer l’état d’une société philippine rongée par la violence et la corruption, où les pauvres croupissent dans la misère la plus sordide, pendant qu’une oligarchie (hommes d’affaires, politiques, hommes d’église…) se serre les coudes pour conserver ses privilèges.

“Somewhere there’s a place for us…”, chantent sans trop y croire, Horacia et Hollanda, d’après le standard de “West Side Story”. Dans une scène bouleversante qui résume toute l’humanité du cinéma de Lav Diaz dont la caméra rend leur dignité aux laissés-pour-compte de la société philippine…


© IPM
Scénario, réalisation, photographie&montage : Lav Diaz (d’après une nouvelle de Léon Tolstoï). Avec Charo Santos-Concio, John Lloyd Cruz, Michael De Mesa… 3h46.