Cinéma

"J’avale, je fume, je sniffe, je me shoote… ça dépend de ce que je trouve." Au médecin qui l’interroge, Céleste (Clémence Boisnard) répond sans ambages. A dix-neuf ans, elle a déjà tout essayé pour évacuer cette "boule" qui la prend aux tripes et l’entraîne petit à petit vers les abysses, via la rue et ses errances.

Envoyée dans un centre de désintox, où se croisent tous les âges et tous les destins, elle se lie peu à peu avec Sihem (Zita Hanrot). A peine plus âgée, marquée d’un traumatisme indicible, Sihem est déjà tout aussi loin sur la pente.

L’une et l’autre s’accommodent mal de la rigueur du sevrage et de la thérapie de groupe. A leur âge, la pulsion de vie reprend vite le dessus, fût-elle mal canalisée, avec pour corollaire paradoxal un vide nihiliste. "Vous me faites tous chier, mais celle qui me fait le plus chier, c’est moi" dira l’une pour résumer ses pulsions autodestructrices.

Trouvant l’une dans l’autre une béquille, et dans leur amitié fragile une autre forme d’addiction, les deux jeunes femmes cherchent un nouveau chemin - au risque d’une autre dépendance potentiellement toxique.

Connue comme scénariste (qui a notamment collaboré avec Fabrice du Welz ou Cédric Kahn), la Française Marie Garel-Weiss signe son premier long métrage derrière la caméra, inspirée de sa propre expérience.

Sur les traces de ses deux protagonistes, elle expose ce cruel et insoluble dilemme pour celles qui ont goûté à ce qui est "meilleur que tout" et qui devraient retomber dans la grisaille d’une vie sans autre horizon que des emplois non qualifiés. Mais à force de se brûler les ailes, peuvent-elles encore voler, a fortiori l’une sans l’autre ? La "fête" finie, que leur reste-t-il ?

Comme ses personnages, qui comptabilisent séance après séance les jours sans consommation, maigres victoires, le film gagne en force sur la durée. A des figures ou motifs a priori convenus dans un premier temps répond progressivement la nuance. La chair du romanesque se greffe sur la colonne vertébrale du réalisme didactique.

Ici, une vieille assistante sociale exhale en un soupir une vie de promesses déçues. Là, un conseiller emploi qui creuse derrière la tirade de son interlocutrice pour semer les germes d’un nouveau départ. Plus loin, un autre groupe de parole offre son lot d’authenticité brute dans une mise une scène plus organique, reflet d’une vitalité retrouvée.

Sans s’étendre sur le contexte social - qu’on connaît : ceux qui ne vivent pas dans une tour d’ivoire ou un palais jupitérien le constatent tous les jours dans les rues de nos cités -, la réalisatrice, qui a vaincu les mêmes démons, distingue son film d’œuvres similaires en se concentrant sur l’incandescence fragile de l’étincelle de la rencontre.

Celle-ci est d’autant plus belle qu’elle est couvée par deux comédiennes dissemblables sur le papier mais superbement complémentaires à l’écran. César du meilleur espoir féminin pour "Fatima" en 2016, Zita Hanrot impose ici la grâce maîtrisée de son jeu, dans la continuité de celle qu’elle a offert aux frères Renier dans leur récent "Carnivores".

A ses côtés, la nouvelle venue Clémence Boisnard rappelle la fougue, l’instinct, la spontanéité d’une Sara Forestier à ses débuts, boule d’énergie et de verve, intelligemment canalisée par la mise en scène. Ne redoutant pas de flirter avec l’humour, même dans les pires moments - par un regard, une intonation, une effronterie -, elle évite au film de sombrer dans le mélo ou le drame.

Ensemble, les deux comédiennes offrent à la réalisatrice ces moments d’intensité et de grâce qui distinguent "La fête est finie" de la norme que son thème aurait imposé chez d’autres - cette norme à laquelle Céleste et Sihem cherchent à tout prix à échapper. Pour les trois femmes qui ont forgé ce film délicat, on aimerait penser que la fête ne fait que commencer.

Réalisation : Marie Garel-Weiss. Avec Clémence Boisnard, Zita Hanrot,… 1h33.

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