La fin de Batman

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma

En 2006, un an après avoir relancé le Batman au grand écran, Christopher Nolan signait "The Prestige". On peut y lire avec le recul une mise en abîme de la conception que Nolan se fait du cinéma : un art de l’illusion. "The Dark Knight Rises" démontre combien le Britannique en est maître - jusqu’à faire prendre les vessies d’un scénario alambiqué pour des lanternes.

Au début de "The Prestige", Michael Caine énumérait les trois étapes d’un tour de magie : la promesse, le tour et le "prestige". La promesse consiste à montrer au public ce qui semble ordinaire mais ne l’est pas. Nolan adapte la proposition : rendre l’incroyable crédible. Tout l’argument de ses trois adaptations de Batman a consisté à rendre réaliste le superhéros. Loin du teenage movie positivement régressif façon "The Avengers" ou "The Amazing Spider-Man", Nolan traite le personnage et son univers pour ce qu’ils sont : un justicier aux méthodes expéditives dans une ville gangrenée par une violence endémique. Nolan assume de même les ambiguïtés morales du personnage et les sublime même par un traitement fantasmatique et métaphorique de la réalité.

La deuxième étape de l’illusion, le "tour", consiste à concrétiser l’extraordinaire. Le défi n’était pas simple, après un deuxième opus inégalable, dominé par l’interprétation glaçante de Heath Ledger en Joker. La loi du genre contraint en outre à en rajouter une couche dans le spectaculaire - au risque de saturer le spectateur. Premier truc de l’artiste : rejouer la même partition (par exemple : la scène de poursuite de Batman par les flics) mais avec de subtiles variations. Deuxième truc : assumer, encore une fois, le contrat. Avec son coscénariste de frangin, Jonathan, Nolan surenchérit avec un antagoniste plus brut de décoffrage que le Joker. Mercenaire über nihiliste (et culturiste), muselé d’un appendice respiratoire digne de Dark Vador, Bane (Tom Hardy, monolithique comme il faut) frise le grand guignol. Mais Nolan l’impose en une première scène de haut vol, digne d’un James Bond revisité par Michael Mann. Multipliant les personnages avec Selina Kyle (Anne Hathaway, sexy et intense, qui fait presque oublier Michelle Pfeiffer), une femme d’affaire à la fibre écologique (Marion Cotillard), un jeune flic idéaliste (Joseph Gordon-Levitt, une nouvelle fois remarquablement charismatique), Nolan allonge la sauce (2h44 !) tout en jouant avec une audace folle de l’ellipse dans une première partie qui emmêle presque les fils de l’intrigue.

Mais le nœud gordien qui en résulte permet la réussite de la troisième étape du tour, le "prestige", où l’imprévu se produit. Non pas qu’on ne se doute pas de la fin, ou qu’on est tout à fait dupe des rôles réels de chaque protagoniste. C’est sur le comment Wayne, déchu, et Batman, vaincu, vont sauver Gotham d’une apocalypse démente que Nolan déploie tout son art, avec un coup de bluff remarquable : le héros est pratiquement absent de la deuxième partie, miroir et épilogue de "Batman Begins".

Dernier caractère distinctif de la trilogie : ses échos de l’air du temps. Avec Bane, terroriste ultime, "The Dark Knight Rises" convoque le trauma initiatique du siècle : les attentats du 11 septembre. Nolan y greffe de la débandade financière et de la récession économique consécutive, jusqu’à une représentation littérale de citoyens au bord du gouffre quand l’ordinaire (dans sa représentation américaine : un match de baseball dominical) vire au cauchemar. Dans l’opus précédent, le Joker voulait instiller "une dose de chaos" mais même des criminels endurcis pouvaient dispenser une leçon d’humanité. Les conséquences sociales et les limites légales des actions du Batman étaient mieux exposées. Cette fois, l’ambivalence du matériau original (Batman est un justicier agissant en dehors des lois) est moins marquée : Bane parvient à lever la masse des laissés-pour-compte contres les nantis et le justicier milliardaire conduira une armée de policier pour restaurer l’ordre établi - de quoi on peut s’interroger sur l’idéologie sous-jacente à l’heure du mouvement "Occupy Wall Street". La tuerie d’Aurora est venue teinter d’effroi ce Zeitgeist déjà singulièrement pessimiste pour un blockbuster. Mais à la décharge de Nolan, on soulignera une injonction du Chevalier Noir à son jeune admirateur : "Pas d’armes, pas de mort !" Une nuance qui fait la différence.

Réalisation : Christopher Nolan. Scénario : Christopher et Jonathan Nolan. Avec : Christian Bale, Joseph Gordon-Levitt, Anne Hathaway, Michael Caine, Tom Hardy, 2h44.

Publicité clickBoxBanner