Cinéma

ENTRETIEN

«R ivette, je crois, disait qu'il y avait souvent des liens entre les sujets des films et les tournages, en un jeu de vases communicants...» Attablé dans une brasserie proche de la Bourse, Frédéric Sojcher, laisse sa phrase en suspens. «Et ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est que l'étrange n'était pas seulement dans le scénario, mais fut également dans le tournage lui-même.»

L'entretien a débuté depuis quelques minutes à peine, et le réalisateur bruxellois par ailleurs professeur d'université, et auteur d'une somme remarquable, «La kermesse héroïque du cinéma belge» esquisse les contours d'une «tragédie» ayant largement débordé le cadre de l'écran. «Regarde-moi», son premier long métrage après divers courts appréciés et une tentative de long rapidement avortée, il y a une dizaine d'années de cela , tient du cas d'école, catégorie film maudit. Financement laborieux, tournage chaotique, procès, les innombrables problèmes rencontrés par la production ne pouvaient que se ressentir sur le résultat final.

Film des événements en compagnie d'un metteur en scène encore ébranlé. «Cela fait sept ou huit ans que je porte le projet: j'ai d'abord écrit le scénario seul, sans arriver à monter le film financièrement il a été refusé à la Commission. La RTBF s'est intéressée au projet, et un co-scénariste, Jean-Luc Goossens, m'a rejoint pour retravailler complètement le script. Plus abouti, le film suscite de l'intérêt. Et c'est là que les problèmes ont commencé: l'affaire Dutroux était passée par là, et divers partenaires français ont estimé que le scénario n'était pas «politiquement correct». Le simple fait de savoir si le film se ferait a dès lors été un vrai combat....»

Le premier d'une longue série, en fait. Le tournage sur une île grecque est bientôt le théâtre d'incidents à ce point sérieux qu'ils déboucheront sur une interruption du tournage. De «graves dérives déontologiques», suivant Frédéric Sojcher, débouchent en effet sur une tentative de prise de pouvoir par Mathieu Carrière, l'un des rôles principaux du film, suivi par divers acteurs et une partie des techniciens. A ce stade, le projet aurait pu purement et simplement capoter. Sojcher, pourtant s'accroche. «Je m'étais tellement battu, ça faisait pas mal de temps que je voulais tourner mon premier long métrage, et je voulais que ça reste mon projet il ne s'agissait pas pour moi de faire un film à tout prix.» S'ensuit un procès Mathieu Carrière poursuit le tournage en Allemagne , remporté par le cinéaste.

Non que ce dernier soit au bout de ses peines: le scénario est une nouvelle fois réaménagé, aux fins de préserver les scènes ayant déjà été tournées en Grèce et de les imbriquer dans une mise en scène théâtrale ayant pour cadre Bruxelles ou la mise en abyme comme artifice commode pour sauver ce qui peut l'être. «Fallait-il que le film reste une fois pour toutes sinistré? Je n'ai eu qu'une démarche, bonne ou mauvaise, pour aller de l'avant et construire le film, mais aussi pour rester dans une vue personnelle de celui-ci.» Et d'ajouter, avec un soupçon de véhémence. «Ce n'est pas du tout pour moi du rafistolage, mais une autre manière de garder la cohérence, le sens du film.»

Lucide, il concède néanmoins: «Je mentirais en disant que c'est le film que je voulais tourner au départ... Mais que le film existe est une victoire par rapport à tout ce qui s'est passé. J'ai en outre la conviction que les gens ne connaissant pas les problèmes rencontrés sur le film peuvent voir les solutions qu'on a trouvées comme en faisant partie prenante...»

On laissera cette appréciation au cinéaste, lequel tire néanmoins diverses leçons de l'expérience. «C'est une épreuve personnelle dont on ne sort pas indemme. Je me suis posé des tas de questions sur moi-même, sur la façon de gérer une équipe quand des problèmes se posent sur un plateau. Si c'était à refaire, je procéderais bien sûr différemment. Mais il y a un moment où une sorte d'hystérie collective, d'énergie négative s'instaure, sans qu'on ne puisse plus rien faire pour lutter contre les événements. J'étais tellement concentré sur le découpage et la mise en scène que je ne me suis pas rendu compte d'incidents mineurs qui ont débouché sur des conflits professionnels... Je serais certainement plus à l'écoute si c'était à refaire. Beaucoup plus en amont, il aurait fallu trouver une cohérence entre le budget disponible pour faire le film et la manière de le faire.»

On ne peut s'empêcher de voir dans «Regarde-moi» l'exemple d'un douloureux passage de la théorie à la pratique. «Aux côtés de ma première expérience malheureuse, invoquée au nom du fameux «pas de fumée sans feu», certains membres de l'équipe ont fait état de mon côté théoricien, qu'ils considéraient comme négatif. Comme si on ne pouvait pas être réalisateur et théoricien. Ce n'est pas le problème, il n'y a pas de lien de cause à effet. Par contre, il est vrai que je porte désormais beaucoup plus d'intérêt aux questions de mise en scène. Cette expérience m'a enrichi dans ce domaine, mais je m'en serais bien passé...»

Cet apprentissage, Frédéric Sojcher ne désespère du reste pas de le mettre à profit pour un troisième long métrage. «J'espère avoir la chance de tourner un film dans de bonnes conditions. Et de me prouver, finalement plus à moi-même qu'aux autres, que je ne suis pas voué au malheur, que les choses peuvent se faire dans l'harmonie. En espérant avoir un résultat qui fonctionne aussi, bien sûr, mais les deux éléments entrent en ligne de compte: le film en tant que tel et, pour moi, l'envie de revivre une expérience humaine de tournage qui se passe en harmonie...»

© La Libre Belgique 2001