Cinéma

Deux cent mille. Depuis novembre dernier, 200.000 Belges ont vu, ont pleuré, ont encouragé leurs amis, leurs voisins, à se rendre au cinéma pour voir un film de six heures racontant les 40 dernières années de l'histoire d'Italie à travers les parcours de deux frères, Nicola et Matteo. Et le public belge fut le plus persuasif, le plus enthousiaste. Car avec ses 200000 entrées en France et ses 450000 en Italie, c'est en Belgique que, proportionnellement, le film a connu son plus grand succès.

Et ce passé composén'est pas de mise. L'oeuvre de Marco Tullio Giordana est toujours projetée dans huit villes belges, attire un millier de spectateurs chaque semaine au Vendôme à Bruxelles. Alors pourquoi «La Meglio Gioventu» est-elle déjà disponible en DVD du côté francophone? Parce que le film vient de sortir sur ce support en France. Soit deux disques de trois heures + un disque de bonus. Il fallait bien un triple DVD pour laserifier ce très long métrage (10 km de pellicule), ce très long voyage d'une génération - de 1965 à nos jours, de Rome à Turin, de la Sicile à la Toscane -, ce très long tissage des liens au coeur d'une famille.

Au format originel

Certains diront que «La Meglio Gioventu» retrouve, en DVD, son format originel, puisqu'il fut produit par la RAI pour la télévision. Dans les bonus, outre une longue interview de fond du réalisateur Marco Tullio Giordana, le producteur Angelo Barbagallo raconte comment ce film a miraculeusement déraillé d'un destin tout tracé.

Programmé en quatre soirées sur la RAI en février 2003, la direction de la chaîne l'enlève au dernier moment sous pression de sa régie publicitaire qui craint que l'oeuvre ne soit pas comprise par le public, entendez qui craint un faible audimat. Le producteur, qui est aussi celui de Nanni Moretti, a alors le réflexe de proposer le film au Festival de Cannes. Thierry Frémeaux, le sélectionneur, accepte de le mettre dans la section «Un certain regard» où il remporte le prix du meilleur film. La critique est tellement enthousiaste que Barbagallo imagine de sortir «La Meglio» en salles en Italie malgré sa longueur. Voilà que les Français l'achètent aussi, et Miramax, et un tout jeune distributeur belge, Lumière, dont c'est seulement le deuxième achat.

Que se serait-il passé si Thierry Frémeaux avait logiquement dit non à ce film de 6 heures et de télévision?

L'écoulement du temps

Cette question restera à jamais sans réponse mais pas celle «Est-ce du cinéma, est-ce de la télé?» qui est au centre de l'entretien avec un des deux scénaristes.

Stefano Rulli expose que leur idée - inspirée de «Rocco et ses frères» de Visconti et pas du «Novecento» de Bertolucci - consistait à raconter les changements à l'intérieur d'une famille alors que celle-ci est confrontée aux grands changements d'un moment historique. Pour lui, la durée était indispensable et seule la télévision pouvait la fournir. « Au rythme d'un film de 2 heures, toutes les entrées et sorties des personnages auraient paru complètement factices, faute de pouvoir sentir l'écoulement du temps », explique le co-auteur.« On a la sensation incroyable de toucher l'émotion ». Angelo Barbagallo résume ainsi de façon admirable le sentiment éprouvé par le spectateur à la vue de ce chef-d'oeuvre. Celui-ci mérite d'être vu plusieurs fois, pour prendre la mesure de la clarté de son analyse politique et bien plus encore pour la finesse de l'exploration des sentiments humains.

«La Meglio Gioventu», coffret 3 DVD (Boomerang / Lumière)

© La Libre Belgique 2004