Cinéma Quand le thriller se fait mythologique par la force de la mise en scène de Yorgos Lanthimos.

Dès les premières secondes, la puissance visuelle et sonore du cinéma de Yorgos Lanthimos impose son univers et ses règles aux spectateurs. Souvenez-vous dans "The Lobster", la société commandait aux hommes et aux femmes de vivre en couple parfait sous peine de se voir transformé en animal. Colin Farrell avait choisi le homard.

Quelles sont les règles de ce nouveau monde où Colin Farell incarne, cette fois, un cardiologue réputé ? Sortant d’une opération dont on vient de suivre le climax en gros plan, il discute bracelet-montre avec son anesthésiste, quelques minutes après avoir plongé les mains au cœur de l’horlogerie humaine.

Tout semble normal, même ce détachement après l’extrême tension de l’intervention à cœur ouvert. L’attention va être accaparée par un jeune garçon de 16 ans auquel notre médecin consacre beaucoup de temps tout en le couvrant de cadeaux. Jeune amant ? Fils caché ? Plus d’une heure durant, le spectateur se perd en spéculations, des plus sordides aux plus humaines. Ainsi, notre docteur invite l’adolescent homme à passer une journée à la maison en compagnie de sa femme et des enfants.

En réalité, il ne cherche qu’à gagner du temps, qu’à repousser l’ultimatum fixé par ce fils d’un patient décédé en cours d’opération. En guise de réparation, il exige une stricte application de la loi du talion.

C’est là qu’opère la mise en scène de Lanthimos pour faire sourdre dans cette grande ville américaine type, l’existence de forces sacrées débouchant sur le déploiement d’un authentique thriller mythologique. Lanthimos a une façon spectaculaire de découper l’espace - jamais un hôpital n’a été montré de la sorte. Un plan sur un duo d’escalators transforme cette clinique ultra-moderne en cathédrale du XXIe siècle. Il suit ses personnages en plongée, en contre-plongée, mais jamais à hauteur d’homme. Son utilisation du son densifie l’image de façon percutante.

Tout au long, on voit le cinéaste grec faire son marché chez Hitchcock, Kubrick, Lynch, dans le thriller ou le film d’horreur pour, au bout du compte, créer du pur Lanthimos et donner une oppressante modernité à "Iphigénie".

Lanthimos hypnotise et déstabilise le spectateur par tous les moyens, y compris les acteurs qui entretiennent une solide part de mystère. Colin Farrell, son acteur fétiche, recule le moment d’affronter son destin. Nicole Kidman, sa femme, est hitchcockienne jusqu’au bout des cils mais c’est Barry Keoghan, un jeune comédien irlandais (vu dans un petit bateau de "Dunkerque"), qui pulvérise l’écran de son magnétisme.

Le jury du Festival de Cannes a attribué à Yorgos Lanthimos, le prix du scénario. C’est surprenant car ce récit n’existe que par la puissance de suggestions de la mise en scène qui fait exister un univers invisible et extrêmement dérangeant pour le spectateur.


© IPM
Réalisation : De Yorgos Lanthimos. Scénario : Yorgos Lanthimos, Efthymis Filippou. Image : Thimios Bakatakis. Avec Colin Farrell, Nicole Kidman, Barry Keoghan, Alicia Silverstone 2h01.