Cinéma Avec drôlerie et brutalité, Armando Iannucci met en scène les dernières heures de Staline et le départ de la course entre Béria et Khrouchtchev. Décapant.

La première scène donne le la, le mi, le si, le do, toute la gamme du rire satirique et burlesque du réalisateur, Armando Iannucci.

Dans la luxueuse salle de concert de la Maison de la radio à Moscou, le chef d’orchestre vient de lancer ses musiciens dans un concerto pour piano de Mozart. Le public est concentré et derrière la vitre du studio, le directeur savoure le moment quand le téléphone sonne. Staline en personne lui demande de le rappeler dans 17 minutes. Panique totale. 17 minutes plus tard, Staline l’informe qu’il veut l’enregistrement du concert asap. Diffusé live, celui-ci n’a pas été enregistré. Le directeur se rue dans la salle, retient les musiciens, empêche le public de sortir, cherche un nouveau chef (car l’autre s’est évanoui) afin de bisser le concert.

Se faire livrer à sa datcha, au milieu de la nuit, un petit concert tout chaud : c’est le genre de petit plaisir que le petit père Joseph ne se refusait pas après un dîner entre amis, Khrouchtchev, Beria, Malenkov et Molotov. Ce 2 mars 1953, Khrouchtchev fut d’ailleurs à pisser de rire. A mourir de rire même, d’ailleurs le tyran fut retrouvé au matin baignant dans son urine, terrassé par un AVC.

Les dignitaires de la dernière Cène version communiste rappliquent à toute vitesse. Khrouchtchev a carrément enfilé son costume au-dessus de son pyjama. Staline respire encore mais Béria a déjà pris une longueur d’avance dans la course pour prendre sa place, un sprint où tous les coups sont permis. Et il est champion du monde des coups tordus. Pour se donner une image de réformateur… Réformateur. Tiens ça fait penser à la course entre Louis Michel et Didier Reynders devant le cadavre de Jean Gol. 25 ans plus tard, le Liégeois d’Uccle paie toujours sa défaite. Beria, donc, fait libérer les millions de gens qu’il a fait emprisonner. S’il le pouvait, il ferait ressusciter les millions qu’il a fait exécuter. Son principal outsider, c’est Khrouchtchev, le seul à disposer de l’intelligence politique pour le contrer.

Cette course, Amando Iannucci, inspiré par la bande dessinée de Fabien Nury et Thierry Robin, la rend hilarante.

Dès la séquence inaugurale, on prend conscience de la terreur qu’inspire Staline. Chaque Soviétique sent le marteau et la faucille pendus au-dessus de sa tête. Un mot malheureux, un geste mal compris, un soupçon suffisent à couper le fil. Dans ce climat de paranoïa permanente, chacun est poussé à n’importe quel comportement irrationnel, déclaration absurde, pour éviter le goulag ou pire. Du point de vue du spectateur à l’abri, ces réactions de panique sont évidemment très drôles à l’image de ce directeur de la radio passant, d’une seconde à l’autre, de peinard à survolté.

Iannucci n’est pas le premier à transformer l’horreur en comédie mais cela demande un sacré talent et des modèles : "Le Dictateur" de Chaplin, "To be or not to be" de Lubitsch et "Docteur Folamour" de Kubrick.

D’une part, il a un sens du rythme virtuose, une façon d’enchâsser les scènes avec une précision millimétrée pour créer le burlesque. D’autre part, sa direction d’acteurs est phénoménale, tous jouent délibérément grotesque sans jamais l’être. Steve Buscemi a retrouvé sa forme de "Fargo" pour incarner ce ministre de l’Agriculture qui ne semble pas faire le poids devant le tank Beria. Celui-ci est diaboliquement incarné avec démesure et perversité par Simon Russell Beale, énorme acteur de théâtre trop rare au cinéma. Buscemi et Beale forment un duo qui n’est pas sans faire penser à Laurel et Hardy.

"La mort de Staline" est un film épatant avec une cerise sur le gâteau. C’est qu’il ne s’agit pas d’une pure fantaisie métaphorique comme dans "To be or not to be" ou "Dr. Strangelove" mais bien d’une comédie historique. Le récit peut apparaître farfelu, voire grotesque, il n’en reste pas moins une page d’histoire inspirée de faits réels. Staline gisant dans son urine n’est pas une façon d’humilier le serial killer n°3 (20 millions de morts). Certes, l’histoire soviétique ayant été écrite, réécrite et réréécrite; elle autorise bien des licences artistiques, mais les faits sont historiques. Iannucci n’apporte que le ton.

Réalisation : Armando Iannucci. Scénario : Armando Iannucci, David Schneider, Ian Martin d’après la bédé de Peter Fellows et Thierry Robin. Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beale, Jeffrey Tambor, Olga Kurylenko, Michael Palin… 1h48.

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