Cinéma Plus de dix œuvres ont exploré de nouvelles formes, immersives, au festival.

Le Festival américain de Sundance 2015 s’est achevé le 31 janvier. Historiquement vouée au cinéma indépendant - par opposition au cinéma commercial hollywoodien - la manifestation créée en 1978 et portée depuis le milieu des années 1980 par Robert Redford, s’est ouverte depuis aux nouvelles formes de narration visuelle. Et son édition 2015 a vu une véritable lame de fond de films en réalité augmentée ou de films immersifs, présentés dans ses sections "New Frontier" et "Next". Soit une autre forme de "troisième dimension", voire de "quatrième dimension" destinée à susciter des émotions intenses, sinon fortes.

Des infos en réalité augmentée dès 2015

Selon Shari Frilot, programmateur de New Frontier, une telle percée est exceptionnelle et dénote plus qu’une mode. Le corollaire de ce nouveau genre est essentiellement l’immersion : plonger le spectateur dans un environnement dont il peut quasiment ressentir les effets physiques. Et l’œuvre qui a le mieux incarné cela est "The VR : Millions March", un documentaire de Spike Jonze. Ce film a été tourné mi-décembre, lors de manifestations de protestation contre les violences policières à l’encontre des Afro-Américains, consécutives aux morts de Mike Brown, à Ferguson, et d’Eric Garner, à New York.

Spike Jonze a utilisé un assemblage de caméras, permettant de capter, puis de restituer les images à 360 degrés. "Ce n’est pas un documentaire qui vous relate un événement, s’est enthousiasmé le réalisateur, mais qui vous le fait vivre comme si vous y étiez."

"Millions March" a été produit par le site d’information Vice News. Il est visible via une application (sous IOS et Android) dévolue à ce nouveau type de contenus, VRSE. Elle a été développée par le réalisateur Chris Milk, qui avait déjà suscité l’intérêt à Sundance en 2014, avec une captation à 360 degrés du chanteur Beck, intitulée "Hello, Again". En novembre dernier, Paul McCartney a expérimenté à son tour un tel tournage lors d’un concert à San Francisco.

Vice News entend produire des reportages d’actualité avec VRSE. Elle en a déjà un deuxième en tournage dans le camp de réfugiés syriens de Zaatari, en Jordanie.

D’autres médias se lancent dans l’aventure. La chaîne ARTE a présenté en bonus de sa série documentaire "Polar Sea" des capsules tournées en Arctique à 360 degrés.

Au Festival de Sundance, plus de dix films, achevés ou en production, ont été présentés sous cette forme.

Dont, notamment, l’ambitieux "Project Syria" de la journaliste américaine Nonny de la Pena. Révélé en avant-première au dernier Forum économique de Davos, ce documentaire interactif place l’utilisateur dans la situation d’un civil syrien. Basé sur des témoignages authentiques, "Project Syria" fait vivre une journée dans une ville où s’affrontent rebelles et forces loyalistes - les choix de l’utilisateur influençant le cours du récit.

Immersion et compassion

Ce type de "journalisme immersif" est observé de près par des médias réputés - notamment la BBC - qui s’interrogent sur la manière de mieux sensibiliser un public blasé par l’abondance d’informations. "Mon espoir est que la réalité augmentée permettra de renforcer la compassion à l’égard d’autrui", avoue sans détour Mike Milk, le concepteur de VRSE.

Ce nouveau médium a aussi d’autres potentialités, notamment dans le domaine des simulations de situation de crise (par exemple pour entraîner des pompiers, des secouristes ou des militaires). La fiction s’y intéresse aussi. Fox Searchlight, filiale du studio Fox, a présenté à Sundance "Wild : The Experiment", un court métrage avec Reese Whiterspoon et Laura Derne, signé Félix Lajeunesse et Paul Raphaël et qui offre au spectateur la possibilité de promener son regard n’importe où dans l’image - le film devenant donc une expérience différente pour chacun…

Cela impose la création d’une nouvelle grammaire visuelle et d’une nouvelle narration. Pour Spike Jonze, l’excitation est aussi grande que celle qu’ont ressentie les pionniers du cinéma : déjà en 1895, quand ils filmaient "L’Arrivée d’un train en gare de La Ciota", les frères Lumière cherchaient à immerger le public au cœur de l’image.