Cinéma Le dernier film du jeune cinéaste mexicain, "La region salvaje", explore nos désirs les plus inavouables…

Présenté à la Mostra de Venise en septembre 2016, "La region salvaje" sort sur nos écrans ce mercredi. Habitué à l’hyperréalisme, le Mexicain Amat Escalante met en scène dans ce quatrième long métrage nos désirs les plus inavouables. Qui se matérialisent ici sous la forme d’un monstre dont les longs tentacules sont une source de plaisir infini pour les hommes et les femmes qui succombent à sa tentation…

Si Escalante tutoie ici le film de genre, il est à nouveau parti du réel, de cette violence qui gangrène la société mexicaine, frappant notamment contre les femmes et les homosexuels. "C’est un problème depuis de nombreuses années au Mexique, avec tous ces cadavres qui font régulièrement leur apparition. Et pas seulement à Ciudad Juarez, dont on a beaucoup parlé il y a 10 ans. Ces assassinats de femmes, cela se passait partout dans le pays, nous expliquait Escalante à Venise. J’ai réfléchi à ce qui poussait des hommes à massacrer des femmes et donc à ce non-respect des autres êtres humains, comme les homosexuels."

Dans "La region salvaje", Escalante s’est ainsi directement inspiré d’un fait divers pour mettre en scène l’assassinat d’un jeune infirmier homosexuel. Il avait été choqué par le titre employé par un tabloïd à grand tirage pour évoquer ce crime homophobe : "On a noyé le pédé". "J’ai écrit deux versions du scénario mais je ne trouvais toujours pas de raison satisfaisante pour expliquer ce crime, qui restait mystérieux pour moi. Il me semblait difficile de relier toutes ces choses… C’est à ce moment que m’est venue l’idée la créature…"

Amateur du cinéma d’horreur (notamment des films de Cronenberg et d’Argento), Escalante ne renonce pas pour autant à son goût du naturalisme. "Je voulais que le monstre soit très réaliste, qu’il représente pour les personnages quelque chose de réel et non de magique. Je ne voulais pas qu’il vienne d’un autre monde, pour ne pas enlever la magie en tombant dans la science-fiction."

Filmer le sexe autrement

Comme dans ses films précédents, Escalante propose une vision très crue de la sexualité, acte réalisé machinalement sans aucun plaisir. Sauf lorsque entre en jeu son étrange créature tentaculaire, véritable monstre de sensualité. "Dans mes films, ce n’est pas qu’il n’y a pas de passion dans le sexe, mais disons que ce n’est pas la passion hollywoodienne, tempère le jeune réalisateur. Si vous pouviez observer, à travers les murs d’une maison, les gens faire l’amour, ce ne serait sans doute pas aussi passionné que dans un film… Et moi, je veux capturer la vie telle qu’elle est, sans stylisation ou artificialité."

C’est la même raison qui a mené le cinéaste mexicain à choisir de montrer frontalement sa créature, plutôt que de la laisser du côté de la simple métaphore. "Si je ne l’avais pas montrée, cela aurait été à l’encontre de la façon dont je fais du cinéma, estime-t-il. Ce film essaye justement de regarder des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir ou qu’on ne devrait pas voir. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire dans mes films. J’aurais même voulu en montrer plus, mais ce n’était pas possible car les effets spéciaux étaient très chers. Ceci dit, le fait d’avoir un petit budget m’a aussi donné une immense liberté. Avec un plus gros budget, j’aurais eu des gens qui m’auraient dit ce que je devais montrer ou pas. J’aurais dû couper beaucoup."

Après avoir décroché le prix de la mise en scène à Cannes pour "Heli" en 2013, Escalante a reçu beaucoup de propositions d’Hollywood. Mais il a préféré continuer à creuser son sillon, quitte à dérouter les spectateurs avec ce film difficile à cerner… "Je ne cherche pas à séduire ou à choquer, juste à être fidèle à qui je suis. Et si les gens ne comprennent pas, tant pis. Mais il n’y a pas grand-chose à comprendre; c’est assez évident : il y a une créature et puis c’est tout… Vous pouvez essayer de chercher à comprendre mais vous risquez la confusion. Le film parle de lui-même."