Cinéma La quête d’identité d’une adolescente, sous le regard de l’actrice et réalisatrice Greta Gerwig.

Charmant, drôle, émouvant, subtil… "Lady Bird" décrit un vol gracieux sur les écrans. De prémices mille fois vues ou lues - les affres d’une adolescente au seuil de l’éveil et de la maturité - Greta Gerwig offre une partition riche et originale, détournant les clichés comme les attentes.

"Lady Bird" s’ouvre sur une citation de Joan Didion : "Ceux qui parlent de l’hédonisme californien n’ont jamais passé Noël à Sacramento". Christine McPherson (Saoirse Ronan) approuverait sans hésiter. A 17 ans, en terminale, elle ne rêve qu’une chose : décrocher une admission dans une des universités de la "Ivy Leave" - la crème des universités américaines - et de préférence à New York, "ville de culture".

Dans le carcan d’un collège catholique, la jeune fille impose sa différence : cheveux teints en roux, franc parler, tenues excentriques… Elle exige qu’on l’appelle par le patronyme qu’elle s’est choisi, Lady Bird, plutôt que par son prénom de naissance. Lady Bird n’est pas une rebelle acharnée pour autant - au contraire de son frère d’adoption et de sa copine. Mais une jeune femme qui veut imposer sa singularité et échapper à sa condition : fille de la classe moyenne, vivant "du mauvais côté des rails", c’est-à-dire pas dans le Sacramento huppé, dont elle visite les maisons bourgeoises à vendre avec sa mère (Laurie Metcalf), comme d’autres vont au musée.

Malgré cette complicité ou leurs sursauts lacrymaux lorsqu’elles écoutent des audiolivres de Steinbeck, mère et fille peinent à communiquer. La communication, entre ces deux-là, passe par une porte fermée ou dans le reflet d’un miroir, rarement les yeux dans les yeux. "Est-ce que tu m’aimes" demande Lady Bird à sa mère. "J’aimerais que tu sois le meilleur de toi-même" rétorque l’intéressée, qui sait que sa fille ne pourra compter que sur elle-même. Le père (Tracy Letts), débonnaire malgré une descente aux enfers professionnelle, joue les médiateurs placides. Lady Bird cherche une échapattoire dans de premières amours et le théâtre scolaire.

Muse du réalisateur new-yorkais Noah Bombach, coauteure de plusieurs scénarios (dont "France Ha", 2012), Greta Gerwig fait montre de la même grâce funambule derrière la caméra que devant, capable de passer du rire aux larmes en un souffle.

Gerwig a trouvé en Saoirse Ronan la parfaite incarnation de Lady Bird, une quasi-alter ego, parce qu’on devine quelques échos autobiographiques : la réalisatrice a grandi à Sacramento, a fréquenté un lycée catholique, avant d’éclore à New York.

On devine combien, même dans le cadre plus libre du cinéma indépendant, la réalisatrice a dû se battre pour imposer des acteurs pour leur talent et non leur notorité - comme Laurie Metcalf ou Tracy Letts (acteur et dramaturge dont on a pu voir récemment à Bruxelles "Bug"), parfaits l’une et l’autre. On y retrouve aussi Lucas Hedges, qui jouait le fils de Frances McDorman dans le récent "Three Billboards".

La réalisatrice excelle aussi dans le rendu d’un petit moment d’Histoire : 2002, un an après les attentats du 11-Septembre, quelques mois avant l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. La crise financière n’est pas encore passée par là, le terrorisme n’a pas atteint son apogée nihiliste. Mais l’air du temps change. Le père de Lady Bird a perdu son travail et n’en retrouvera probablement pas. Sa mère infirmière s’épuise à multiplier les gardes à l’hôpital. Le déclin de la classe moyenne a commencé…

Cette toile de fond est dressée sans insistance, mais elle fait sens. De même, le moindre second rôle existe en quelques images ou quelques phrases. On n’oublie aucun protagoniste. Tous sont traités avec une époustouflante humanité. Comme tout grand auteur - scénariste ou réalisateur - Greta Gerwig se distingue dans cet art de l’esquisse consistante. Bel envol.

Réalisation et scénario : Gret Gerwig. Avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet,… 1h33

© IPM