Cinéma Cette adaptation d’un roman de Jean-Patrick Manchette est stylée et léchée, mais le cadavre exquis tourne à vide.

Laissez bronzer les cadavres" entretient à l’image l’hommage au cinéma de genre, essentiellement italien, des années 60-70, cher à son duo de réalisateurs. Après "Amer" et "La couleur des larmes de ton corps", Hélène Cattet et Bruno Forzani adaptent cette fois un polar, le premier écrit par Jean-Patrick Manchette (coécrit avec Jean-Pierre Bastid) qui tient du western corse et du huis clos au soleil : au début des années 70, trois braqueurs de fourgon affrontent deux flics dans les ruines d’un hameau de l’Île de Beauté, où vit reclu un couple d’artistes excentriques.

Si leurs deux précédents films étaient volontairement labyrinthiques, avec des récits gigognes, "Laissez bronzer les cadavres" respecte unité de temps et de lieu. Hors quelques flash-back-happenings hallucinés, l’intrigue se déroule sur 24 heures, dans un crescendo de violence.

De Mario Bava, le catalogue des références, qui sifflent comme les balles, s’est déplacé, en gros, vers le western-spaghetti poisseux à la Sergio Leone mais aussi tout un pan du polar français du début des années septante (cherchez Georges Lautner, Jacques Deray et Cie). Le tout nappé de sonorités psychédéliques, notamment reprises de Nico Fidenco (référence moins éculée qu’Ennio Morricone mais tout aussi capitale dans la bande-son du ciné italien des années 60-70).

Le casting rappelle ce temps où le cinéma puisait dans un vivier autrement hétéroclite que celui des écoles d’art dramatique (rappelez-vous : Alain Delon, ancien légionnaire; Lino Ventura, ex-catcheur; Lee Marvin, vétéran de la guerre du Pacifique…). On reconnaît l’ancien boxeur Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, qui reste dans les mémoires comme le chanteur du groupe hard rock français Trust, l’actrice indé, intemporelle et inclassable Elina Löwensohn, l’ex-princesse du X français Marilyn Jess… Des gueules et des corps qui ont vécu, tels ceux des personnages qu’ils incarnent.

La photographie de Manu Dacosse, collaborateur historique des deux réalisateurs, est une fois de plus superbe. C’est du numérique, mais on retrouve la tessiture de la pelloche. Il n’y a pas un plan à jeter. Dommage qu’ils soient trop nombreux et découpés à l’excès, dans une tentative de conter le récit par le montage plus que par les dialogues, réduits au minimum.

Tout à leur amour des belles images et de leurs références, Cattet et Forzani sombrent petit à petit dans un maniérisme fétichiste, qui finit par laisser les personnages, l’histoire (et les spectateurs non avertis) sur le carreau. "Less is more" est un adage qu’ignorent les réalisateurs. Ils en arrivent à succomber, paradoxalement, au même excès qu’un Michael Bay, saturant l’écran de plans et d’effets au point d’épuiser la rétine. L’orgie visuelle annihile la saveur de scènes qui, prise isolément, sont pourtant remarquablement ouvrées.

A l’instar de l’intrigue, "Laissez bronzer les cadavres" est un film en vase clos, qui ne séduira sans doute pas au-delà d’un cercle restreint d’aficionados et de cinéphiles pointus, lesquels en auront pour leur argent tant la mise en scène, le montage, la bande son et cet art de convertir les faiblesses de l’interprétation en parti pris constituent un pot pourri parfait. Dommage, car le potentiel visuel de ce cinéma sensoriel et, plus souvent qu’à son tour, sensuel, demeure. On vous laisse deviner comment l’apprécier au mieux…


© IPM
Réalisation : Hélène Cattet et Bruno Forzani. Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Pierre Nisse, Bernie Bonvoisin,… 1h32