Cinéma

ENTRETIEN

Namur, septembre 2001. Après celui du festival de Montréal, `Strass´, le premier long métrage de Vincent Lannoo, séduit le public du festival du film francophone. On retrouve le cinéaste et son producteur/acteur, Pierre Lekeux, légitimement satisfaits, encore que légèrement agacés, aucun distributeur belge ne semblant prêt à s'engager sur le film. Un an et quelques distinctions plus tard - à Angers, notamment - voilà `Strass´ enfin sur nos écrans; l'occasion de revenir sur un entretien à trois voix...

Comment est né `Strass´?

Vincent Lannoo: Pierre Lekeux a initié le projet. `J'adore le cinéma´, mon court métrage précédent, avait eu son petit succès, et Pierre m'a appelé pour conduire un atelier d'acteurs face à la caméra. Au fil des répétitions, cela allait de mieux en mieux: alors que l'atelier devait cesser, on a continué, et j'ai commencé à écrire une structure au départ de ce matériau. Petit à petit, l'atelier est devenu un film, pratiquement sans le vouloir. Il y avait une envie au départ, mais on n'osait pas parler de finalité, on n'avait pas l'argent.

Quelle est la part d'improvisation dans le résultat final?

Pierre Lekeux: Une trame solide s'est dessinée très vite au cours des ateliers. Lors de la première rencontre avec Vincent, il nous a soumis à un questionnaire où il fallait dire le plus possible la vérité, comme dans `J'adore le cinéma´. Cela nous a tous surpris, mais cela nous a aussi mis en confiance. On a commencé par des improvisations relatives, après quoi, Vincent donnait une trame de scène, de situation, qu'on a intégrée très rapidement en répétition.

V.L.: Je leur disais ce qu'on allait garder et ce qu'on allait virer, et ils ont complètement retrouvé cela lors du tournage: la mémoire avait intégré le film.

Comment avez-vous dirigé les acteurs?

V.L.: Ce qui m'importait, c'était le naturel. Les comédiens connaissaient toutes les scènes qu'ils avaient répétées, mais pas du tout la structure du film, ils ne savaient pas ce que je racontais. Je ne voulais pas qu'ils essayent de se placer dans le temps et qu'ils jouent l'artificialité, qu'ils se posent la question de l'évolution du personnage. J'ai très peur de cela: si le groupe s'était mis à intellectualiser, j'étais foutu.

P.L.: C'est le côté au fil du rasoir. On arrivait le matin sans savoir quelle scène on allait tourner, Vincent était maître d'oeuvre complet à ce niveau. Et on a aussi joué sur le paradoxe vérité-fiction. En adoptant ce ton, on a trouvé une liberté fondamentale qu'on n'a pas souvent, tout en accédant à des zones auxquelles on n'arrive pas toujours en intellectualisant trop un personnage.

Pourquoi avoir tourné `Strass´ suivant les préceptes du Dogme?

V.L.: Faire partie du mouvement était bien pour un premier film. J'avais fait mon mémoire de fin d'études sur le Dogme, qui est une mouvance que j'admire sincèrement. Ils ont ouvert la porte à des gens comme nous pour faire des films avec pas un balle et des caméras DV. Et cela me permettait aussi de me concentrer à mort sur les acteurs - l'une des grandes forces du Dogme. A quoi s'ajoute que le fait d'adhérer au Dogme a permis, dans un premier temps, d'intéresser des gens. Je ne cache pas qu'on l'a aussi fait pour cela.

Difficile, en voyant `Strass´, de ne pas penser à `C'est arrivé près de chez vous´?

V.L.: Oui. On a fait le film avec encore moins de moyens qu'eux, mais dans le même type de conditions. La scène du café est un clin d'oeil à `C'est arrivé...´, même si j'ai très peur de la comparaison. `C'est arrivé près de chez vous´ est le film que ma génération a admiré quand on était à l'école de cinéma, ou avant. Il y a maintenant une filiation. Un film comme `Strass´ correspond, dix ans plus tard, à cette école et à l'école documentaire belge.

Vous considérez `Strass´ comme la métaphore d'une société maniant l'hypocrisie et les médias?

V.L.: Tout à fait. Je veux attirer l'attention là-dessus, sans être pour autant un nihiliste, ni même un pessimiste. Mais cela existe: posons-nous la question de savoir quand, dans nos propres existences également. Le but, c'est d'amener à se poser ces questions - ne sommes-nous pas parfois comme Pierre?-, et non de dire: `regardez, comme la société est hypocrite et horrible.´ Je ne suis pas aussi manichéen ni pessimiste que cela. Je ne donne pas les questions et les réponses. Je pose les questions sans apporter de réelle réponse, aux spectateurs de le faire. Si on peut faire rire, suivre une histoire avec intérêt et susciter des questions, le pari est gagné.

`J'adore le cinéma´ parlait déjà d'un metteur en scène dépassé par les effets de sa création. Une question qui vous taraude particulièrement?

V.L.: Cela me fait peur, comme humain et comme metteur en scène. Je suis obsédé par le pouvoir dont je peux disposer comme metteur en scène, je fais très attention à l'utiliser le mieux possible, à savoir pas aux dépens d'autrui. Ma réflexion porte sur les arts de l'image: qu'est-ce qu'on montre? Il faut se méfier de ne pas faire n'importe quoi pour n'importe quoi, parce que l'art peut aussi être destructeur. Il faut continuellement se poser la question de ce qu'on fait, et du pourquoi on le fait.

© La Libre Belgique 2002