Cinéma

Entretien

Avec ses deux derniers films, le Coréen Bong Joon-ho s'est imposé parmi les gens qui comptent : "Memories of Murder" en 2003 et "The Host", sensation de la Quinzaine des réalisateurs en 2006 et Corbeau d'or à Bruxelles l'année dernière. "Si je ne suis pas venu, c'est simplement que je tournais au Japon... Mais je connaissais très bien le Bifff. C'est probablement un des trois meilleurs festivals fantastiques au monde. Je le connais d'autant mieux qu'il y a quatre ans, c'est un ami très proche, Jang Joon-hwan, qui a décroché le Corbeau d'or avec "Save the Green Planet"...", s'enthousiasmait, vendredi, le cinéaste, tout sourire dans les caves de Tour & Taxis.

Si, cette fois, le Coréen a fait le déplacement à Bruxelles, c'est en tant que membre du Jury international. Pourtant, le cinéaste ne se sent pas très à l'aise de l'autre côté de la barrière. "Je préfère être jugé qu'avoir à juger les autres. Même si un film est objectivement sans aucune valeur, je suis moi-même metteur en scène et je pense d'abord aux efforts consentis par l'équipe, à l'amour investi par le réalisateur. J'essaye donc de rester assez humain."

Faire partie du Jury du Bifff offre en tout cas à Bong Joon-ho l'occasion de dévorer des films du monde entier. "En Corée, il n'y a pas beaucoup d'occasions de voir des films fantastiques européens. Pour moi, c'est excitant de découvrir des films d'autres pays car ils sont très différents des films d'horreur coréens ou japonais. Je découvre d'autres approches."

Un maître du décalage

Si le Bifff tenait tant à inviter le Coréen, c'est qu'avec "Memories of Murder" et "The Host", il s'est imposé en nouveau maître du genre, qu'il s'agisse du polar ou du film de monstre. Même si le génial "The Host" en faisait voler en éclats les codes. "J'aime bien les films d'horreur mais je ne suis pas un accro. On connaît par coeur les histoires de monstre, je voulais justement casser cela. Les financiers et les producteurs avaient très très peur car je ne leur proposais pas du tout ce qu'ils attendaient. Si j'ai pu faire le film, c'est à cause de l'énorme succès en Corée de "Memories of Murder". J'ai eu beaucoup de chance. Sans cela, je n'aurais pas pu les convaincre..."

Dans ses deux films, Bong Joon-ho se sert du genre pour proposer sa vision de la société coréenne ou de la situation politique mondiale... "Quand je fais un film de genre, ce que j'essaye, c'est de créer une faille dans les conventions ou les clichés. Dans cette faille, j'injecte des éléments de la société coréenne." Une faille dans laquelle le cinéaste coréen intercale aussi une dose d'humour et d'humanité. "Mes films laissent transparaître un reflet de ma personnalité. "Memories of Murder" une histoire cruelle de tueur en série, mais il y a des éléments humoristiques. C'est naturel pour moi. Je ne pourrais pas faire un film durant lequel on devrait rire ou pleurer pendant deux heures. J'aime faire des films où les sentiments se mêlent. Nous sommes tous comme ça. Ce n'est pas parce que je ris maintenant, que je ne cache pas quelque chose d'autre à l'intérieur. J'essaye de rester le plus proche de la réalité."

Et si Bong Joon-ho se sent aussi à l'aise dans le genre, la raison en est simple... "Avant d'être réalisateur, je suis cinéphile. Mais personne n'a encore fait le genre de films que j'ai envie de voir. C'est ce qui me pousse à faire des films. On n'est jamais aussi bien servi que par soi-même..."

Un réalisateur qui monte

Et visiblement, ça lui réussit. Ses deux derniers films lui ont en effet apporté la reconnaissance internationale. Ainsi, on le retrouvera cette année dans "Tokyo", nouvelle variation sur l'idée de "Paris, je t'aime", coréalisée avec Leos Carax et Michel Gondry. "Je suis curieux de découvrir l'ensemble car je n'ai pas encore vu les films de Carax et de Gondry. Le thème imposé est Tokyo; mais on était libre de faire ce qu'on voulait. Ce sera un peu différent de ce que j'ai fait jusqu'ici. Mon protagoniste est un "hikikomori". Il s'agit de ces Japonais qui restent enfermés dans leur maison ou dans leur chambre pendant des années, parfois jusqu'à dix ans, sans jamais en sortir. Ils ne sont pas fous mais atteints d'un trouble psychosocial typiquement japonais. C'est étrange mais ça existe."

Autre projet en cours de production, sous la houlette de son compatriote Park Chan-wook (l'auteur de "Old Boy"), l'adaptation de la BD de science-fiction "Transperceneige" du Français Jean-Marc Rochette. "Nous sommes en train d'écrire le scénario, mais ce ne sera pas mon prochain film. "Transperceneige" ne sera prêt qu'en 2010 ou 2011. Mon prochain s'appellera "Mother", une histoire de crime très sombre qui parlera d'une relation entre une mère et son fils. Je tourne en septembre."

Si les projets et les sollicitations se multiplient, contrairement à beaucoup de réalisateurs asiatiques, Bong Joon-ho n'envisage pas une carrière à Holluwood. "Après "The Host", des producteurs hollywoodiens m'ont approché. Mais je n'ai aucun plan pour déménager à Los Angeles car les conditions de travail sont très différentes. En Corée, j'ai beaucoup plus de liberté créatrice. Franchement, je peux tout contrôler, manipuler. Ce serait différent si j'allais à Hollywood, où il est très difficile de d'avoir le final cut. De toute façon, j'ai encore deux ou trois projets en Corée."

Le cinéaste est donc bien occupé, même s'il se dit un peu paresseux... "Je n'ai fait que trois longs métrages en huit ans. Comparé à Takashi Miike, qui fait parfois cinq films par an..."

Merci à Ju Roux pour la traduction du coréen vers le français...