Cinéma Le cinéaste allemand a divisé la Berlinale avec son dernier film, radical et profond.

Qu’est-ce que le temps? Cette question philosophique est au centre de Mon frère s’appelle Robert et c’est un idiot, l’un des deux films dévoilés ce mercredi en Compétition à Berlin. Un film très attendu ici puisqu’il s’agit du nouvel opus de l’Allemand Philip Gröning. Découvert avec le formidable documentaire « Into Great Silence » en 2005 (sur les moines ayant fait voeu de silence du monastère de la Grande Charteuse dans les Alpes), le cinéaste avait ensuite décroché le prix du jury à Venise en 2013 avec « La femme du policier », exploration impressionnante du mécanisme de la violence conjugale.

Accueilli de façon contradictoire par la presse, « Mon frère s’appelle Robert » est une oeuvre hors norme, une réflexion sur le temps nourrie de la philosophie d’Augustin et d’Heidegger, dont les concepts sont ici placés dans la bouche de deux adolescents, Robert (Josef Mattes) et Elena (Julia Zange). Par un bel après-midi d’été, étendus dans les champs, le premier aide sa jumelle à préparer son examen de philosophie… Très proches, trop proches, le frère et la soeur semblent vivre dans un univers qui leur est propre, une bulle qui ne s’accommode que difficilement du monde qui les entoure…

L’impossibilité de capturer le présent

La proposition de Gröning est une nouvelle fois pour le moins radicale. Filmant de façon très sensuelle ce couple sauvage, en symbiose avec la nature ou évoluant dans une pompe à essence où ils vont se ravitailler en bières, en cigarettes, en bonbons et qui devient le terrain de jeux de plus en plus ambigus, le cinéaste allemand interroge en permanence notre rapport au temps.

Alors que les philosophes cités par Robert nous apprennent que seuls le passé et le futur existent, que le présent n’est qu’une illusion, le film va sans cesse à l’encontre de cette idée. Par sa tentative, dans la durée (3 heures), de figer à l’écran ce sentiment d’insouciance de ces longues journées d’été qui ne semblent ne jamais finir…

Pour ces jumeaux, incapables de capturer ce pur moment de bonheur de l’enfance, quand on est encore inconscient du temps qui passe, et refusant le passage à l’âge adulte, la pression se fait de plus en plus forte et la violence affleure sans cesse…

« Mon frère s’appelle Robert » est un film difficile, certes, mais brillant, dont le fond et la forme ne font qu’un. Car qu’est-ce que le cinéma, sinon une tentative désespérée de figer le présent en une succession de 24 instantanés par seconde?

Comédie cinéphile iranienne

Dans un style radicalement différent, Mani Haghighi, présent pour la quatrième fois à la Berlinale, a offert à la compétition sa première comédie: Pig. Une farce cinéphile centrée sur Hasan Kasmai, un réalisateur vieillissant (campé par le génial Hasan Majuni). Frappé d’une interdiction de tourner par le régime, se désolant de voir son actrice fétiche Shiva préparer un film avec un autre réalisateur, il ne peut surtout supporter l’idée de ne même pas être une cible pour le Cochon, un tueur qui série qui décime un à un les cinéastes iraniens (dont Mani Haghighi)…

Réflexion sur l’égo à l’heure des réseaux sociaux, « Pig » surprend car il tourne complètement le dos à l’image que l’on peut avoir du cinéma iranien. Haghighi se montre tout aussi déjanté que dans « A Dragons Arrives » (présenté en Compétition à la Berlinale en 2016) mais nettement plus drôle, dans cette façon pathétique de mettre en scène le besoin maladif de reconnaissance et de notoriété des cinéastes…

L’amour fou selon Soderbergh

Hors Compétition, Steven Soderbergh présentait, lui, Unsane, tourné dans le plus grand secret à l’aide d’un iPhone. Il met ici en scène une jeune cadre dans une banque (Claire Foy, très loin de son image royale dans la série « The Crown ») qui tente de recommencer sa vie dans une petite ville de Pennsylvanie, où elle vient de déménager après avoir été harcelée pendant deux ans par un homme à Boston. Alors qu’elle demande de l’aide à une conseillère psychiatrique, elle se fait interner d’office chez les fous… Où elle pense reconnaître son harceleur…

Minimaliste, inventive, la mise en scène de Soderbergh est un modèle du genre. Le cinéaste américain signe ici un double film d’horreur. Où il est à la fois question du cauchemar de la privatisation des soins de santé aux Etats-Unis — où l’on peut retenir contre son gré quelqu’un en soins psychiatriques le temps que son assurance-maladie est prête à payer… — et d’une femme poursuivie par un homme amoureux qui tente de lui imposer son désir. Un vrai film de genre tourné avec les moyens du cinéma-vérité… Efficace!