Cinéma Assumant ouvertement ce que d’autres pratiquent sous couvert du documentaire, le réalisateur forge un style aux frontières du réel

Nous avions découvert Valéry Rosier à l’occasion de la sélection de son court métrage "Dimanches" à la Semaine de la Critique, à Cannes, en 2011, où il fut primé. Le temps d’une journée, le réalisateur y suivait les occupations dominicales d’une poignée de villageois. Déjà, on ne savait trop où s’arrêtait le documentaire et où commençait la fiction. Depuis "Nanouk l’esquimau" (1922) de Robert Flaherty, tout cinéphile sait d’ailleurs que la frontière entre les deux est souvent un leurre, qui ne tient qu’à l’intégrité et à la déontologie du réalisateur.

Valéry Rosier, lui, ne s’en est jamais caché : il joue aux frontières du réel. "Je mets en scène mes documentaires et je capte le réel dans mes fictions." Ingénieur commercial de formation, tombé dans la marmite du cinéma sur le tard avant de reprendre des études à l’IAD, le réalisateur avait initialement abordé "Parasol" comme un documentaire. "Mais très vie, vu la nature du sujet, j’ai eu peur que l’on se moque des protagonistes. J’ai préféré alors construire une fiction, ce qui m’a permis de mêler humour noir et tendresse, deux choses que j’aime mettre dans mes films."

Valéry Rosier sait que ce tiraillement est vieux comme les frères Lumière : "Depuis toujours, les réalisateurs cherchent à produire l’illusion du réel dans leur film. Chacun joue de ses propres artifices. En ce qui me concerne, j’exploite le regard du spectateur en usant des codes du documentaire, qu’il reconnaît." Ce qui importe, c’est la sincérité. "Je passe deux contrats d’honnêteté quand je tourne un film : un, tacite, avec le spectateur et un, explicite, avec les personnages que je filme. Si je tourne une fiction, le premier est simple et clair : ce que vous voyez n’est pas vrai. Si je tourne un documentaire, ce qui importe alors, si vous mettez en scène les situations, c’est d’être sincère : ce qui importe c’est la vérité de mon regard."

Cette vérité tient dans "Parasol" aux comédiens, tous non professionnels et trouvé majoritairement via des petites annonces, dans la presse locale à Majorque et en Belgique. "Julienne est une habitante de Flobecq. Je cherchais une femme de 75 ans, un peu ronde, avec un regard doux. Elle a passé le casting dans le bar où j’ai tourné "Dimanches". Sa fille avait répondu à l’annonce pour elle. C’est une ancienne fermière, qui fait un peu de théâtre amateur et qui aime les défis. On a parlé de ses vaches laitières. J’ai découvert quelqu’un qui avait encore plus d’humour sur les situations que moi. C’était la première fois qu’elle se rendait à Majorque."

Comme dans "Dimanches" ou "Silence Radio", Valéry Rosier a pratiqué ce qu’il appelle le "cinéma participatif". "Dans "Dimanches", je filmais des personnes réelles qui rejouaient pour moi leur dimanche. Les saynettes étaient pré-écrites et retravaillées pour aboutir à une forme maîtrisée. Dans "Silence radio", j’ai suivi la même approche mais en tendant plus vers le documentaire. Ici, j’évolue vers la fiction pure. C’est la première fois, par exemple, que j’ai écrit des dialogues."

Ce film qui évoque par la bande le tourisme de masse est qualifié en riant de "low cost" par le réalisateur. Le budget fut ridiculement bas, même pour un long métrage européen. La mise de fond initiale fut permise grâce aux prix remportés par les courts et moyens métrages précédents du réalisateur. "C’est la magie du cinéma aujourd’hui : tu peux tourner un long métrage avec une caméra qui coûte 2000 euros. Et bien que ce soit un low budget, tout le monde a été payé. Paradoxalement, cette économie offre une grande liberté. On ose tester certaines choses qui ne seraient pas permises avec des enjeux financiers plus conséquents."

Pour autant, les choix de mise en scène ne sont pas liés aux contraintes économiques. "S’imposer une contrainte esthétique est extrêmement stimulant. Elle pose des défis au montage, tout comme faire un film choral de trois histoires qui ne se croisent que de manière très indirecte." Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, rien n’est improvisé : "J’aime que ce soit réfléchi. Je n’aime pas qu’une image soit hasardeuse."

L’impact de "Parasol" est universel. Partout où le film a été montré depuis son achèvement l’été dernier, public et critique sont à la fois enthousiastes et désarçonnés. "On m’a dit que ça ressemblait à film argentin scandinave" s’amuse-t-il. On l’a comparé à Ulrich Seidl ("mon héros" assure-t-il) ou Kaurismaki, pour l’humour, ce qui le flatte aussi. Le réalisateur mentionne aussi l’impact qu’ont eu sur lui les films néo-réalistes italiens ou l’œuvre du Britannique Peter Watkins - inventeur de la docu-fiction qui a le premier arpenté la frontière en réel et fiction dans des films comme "Culloden" (1964) ou "La bombe" (1965).


Bio express

1977 Naissance à Bruxelles.

2001 Diplômé ingénieur de gestion à l’Université catholique de Louvain. Entre à l’Institut des arts de diffusion (IAD).

2008 Premier court métrage "Bonne nuit", primé dans une dizaine de festivals et nommé aux European Film Awards.

2009 Participe à des projets d’arts vidéo avec l’artiste belge Pierre de Mûelenaere.

2011 Deuxième court métrage, "Dimanches", également primé dans plusieurs festivals. Il remporte le prix Découverte Kodak à la 50e Semaine de la critique à Cannes.

2013 "Silence Radio", documentaire.Participe à des projets d’arts vidéo avec l’artiste belge Pierre de Mûelenaere.