Cinéma Terry Gilliam a tourné son vieux projet en se battant contre des moulins.

Don Quichotte est une figure anarchiste, un individu qui conteste l’ordre de la société, qui préfère la gloire de l’imaginaire à la trivialité de la réalité. Terry Gilliam ne pouvait pas ne pas mener ce projet jusqu’au bout pour cette raison. Le film qui existe aujourd’hui est précisément une œuvre don quichottesque, un bras d’honneur à tous les aléas qui se sont dressés sur la route du réalisateur, un manifeste résumant sa carrière entière, celle d’un autodidacte qui a réalisé ses films, à la fois, dans et contre le système.

On connaît l’histoire : imaginé dès 1988, et à deux doigts d’être réalisé en 2000, avec Jean Rochefort et Johnny Depp dans les rôles principaux, "L’homme qui tua Don Quichotte" devint un film mort-né, puis un projet maudit, maintes fois remis sur le métier, autant de fois avorté. Impossible d’aborder l’oeuvre finalement concrétisée sans tenir compte de ce passif.

Imparfait et inégal, certes, plombé de longueurs en son centre, "L’homme qui tua Don Quichotte" ressemble parfois à une auberge espagnole créative. Mais sous ses dehors de fourre-tout, Gilliam a réussi la prouesse de mettre en scène ses propres déboires dans un récit gigogne, bourré de mise en abyme, qui traite précisément des "moulins" qui lui firent obstacle.


Précision importante : il ne s’agit pas d’une adaptation du roman de Cervantès. L’antihéros du film est Toby (Adam Driver), un réalisateur de pub à succès, blasé, cynique et infect. Sur le tournage d’une commande en Espagne, Toby est soudain en panne d’inspiration. Son assistant le couve, son producteur (Stellan Skarsgard) le cajole et le menace à la fois, lui colle sa jolie femme (Olga Kurylenko) entre les pattes. Toby ne sait plus où donner de la tête. Un gitan lui vend un DVD d’une adaptation de Don Quichotte. Toby se souvient alors que c’est la sienne, un film réalisé quand il était étudiant et rêvait de changer le cinéma. Il retourne dans le hameau où il avait trouvé sa Dulcinée (Joana Ribeiro) et son chevalier à la triste figure, un vieux cordonnier (Jonathan Pryce). Il le retrouve, prisonnier de son rôle et du temps. La fiction et la réalité se troublent. Toby ne sait plus où il est, qui il est, se mue en Sancho Panza. Sa quête devient retour aux sources.

Tous les héros du cinéma de Terry Gilliam ont lutté contre la réalité et ont dû franchir les frontières de l’imaginaire pour trouver le salut ou une échappatoire, fût-il illusoire. L’antipathique Toby n’est pas le réalisateur truculent de "Brazil", mais ce qu’il aurait pu devenir s’il n’avait lui-même lutté pour conserver sa liberté artistique. "L’homme qui tua Don Quichotte" est un manifeste de ce combat. Surtout, pour lui donner corps, il a trouvé en Jonathan Pryce et Adam Driver deux interprètes parfaits et totalement investis. Le premier n’était pas assez vieux pour le rôle il y a vingt ans. Le second encore en culottes courtes. A quelque chose, malheur est parfois bon : on n’imagine pas le film sans eux.

Il est bluffant de voir comment le réalisateur a su garder son adaptation vivace, la remettant sur le métier pour l’ancrer dans son époque. On en veut pour exemple la séquence des Maures menacés par l’édit d’expulsion de la Couronne d’Espagne (critique politique de Cervantès en son temps) qui devient allusion explicite à la peur des réfugiés, soupçonnés d’être des terroristes potentiels. Le commanditaire de la pub tourné par Toby est un oligarque russe, nouveau riche machiste et vulgaire. A travers lui et son entourage, Gilliam livre un commentaire sur la schizophrénie du cinéma, art coûteux, où les créateurs sont contraints de courtiser ou de se vendre à des financiers cyniques - comme une anticipation des ultimes démêlés du réalisateur avec le producteur Paulo Branco.

Si Gilliam n’a plus l’énergie de ses quarante ans, il a encore des fulgurances, de la truculence et de la poésie, s’offre un ultime plaisir de cinéma dans une séquence de fin de toute beauté - on sent bien à ce moment que le réalisateur peine à lâcher son film et ses personnages. Plaisir coupable d’un créateur qui a attendu si longtemps pour concrétiser son rêve qu’il n’a plus su se brider.Alain Lorfèvre

Réalisation : Terry Gilliam. Avec Adam Driver, Jonathan Pryce, Joana Ribeiro, Stellan Skarsgard,… 2h12

© IPM

Initié en 1988, "L’homme qui tua Don Quichotte" a connu six tentatives et variantes de casting.

- Version 1.0 (1996-2001) 

Casting : Johnny Depp et Jean Rochefort. Le projet est abandonné au bout de quinze jours de tournage suite à une hernie discale de Jean Rochefort et de multiples aléas. Le film-documentaire "Lost in La Mancha" relate ce naufrage.

- Version 2.0 (2008-2010) 

Casting : Ewan McGregor, Robert Duvall. Gilliam prévoit de tourner ce film au printemps 2013. Le financement s’effondre mi-2010.

- Version 2.1 (2011-2012) 

Terry Gilliam veut retenter l’aventure, avec un nouveau producteur, et Owen Wilson, qui remplace Ewan McGregor. Il échoue à le financer.

- Version 3.0 (2014-2016) 

Casting : Jack O’Connell et John Hurt. Le projet échoue faute de financement et suite à la maladie de John Hurt.

- Version 4.0 (2016) 

Casting : Adam Driver et Michael Palin. Gilliam a trouvé un nouveau producteur, Paulo Branco. Le tournage est prévu pour octobre 2016. Mais les relations entre Branco et Gilliam se détériorent et des coproducteurs, dont Amazon, se retirent. Branco exige que Gilliam lui cède les pleins pouvoirs. Ce dernier refuse. La préproduction prend fin.

- Version 4.1 (2017) 

Casting : Adam Driver et Jonathan Pryce. Gilliam réunit le budget, entre le Portugal, l’Espagne, la France, la Belgique et le Royaume-Uni. Le tournage débute en mars 2017. Le film clôt le Festival de Cannes 2018. Paulo Branco intente un procès, se réclamant de droits sur le film.