Cinéma

Entretien

Fernand Denis, à Namur

Assistant de François Truffaut, Claude Miller a réalisé une dizaine de films en 30 ans, s'imposant comme un auteur grand public, touchant à tous les genres. Ainsi, il marque le policier avec "Garde à vue", et réussit à saisir la métamorphose d'une enfant en adolescente dans "L'effrontée", film touché par la grâce. Ce n'est pas fréquent mais ce cinéaste signe à 65 ans son film le plus personnel, projetant une lumière nouvelle sur toute sa filmo.

On dit d'un enfant qu'il a les yeux de sa mère, le menton de son père... Avec votre film, on s'aperçoit que l'histoire de la famille est aussi inscrite dans les gênes.

On hérite de l'histoire de sa famille, on n'en est pas responsable mais on en subit les conséquences. Et c'est souvent plus marquant que le menton du père.

Cette histoire est parfois tenue secrète et comme dit l'auteur Philippe Grimbert : "Ce qui est tu, peut tuer".

Ce qui est tu peut tuer l'identité de cet enfant né en 48. Si la voisine n'avait pas tiré la vérité du puits, il n'aurait jamais pu trouver son identité, il aurait souffert toute sa vie de quelque chose dont il n'était pas responsable. En même temps, c'est une histoire vraie qui finit bien, car à partir du moment où il a connu la vérité, il a réussi à constituer son identité d'homme au point de devenir lui-même psychanalyste, le chercheur de secret des autres pour les sauver. On dit : "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort."

Il y a aussi des regards qui tuent.

Oui, celui entre Maxime et Tania, et puis celui entre Hannah et le policier. Pour celui-là, j'ai été obligé d'être plus clair que Philippe Grimbert. Dans le livre, on peut penser qu'il s'agit d'un acte manqué de quelqu'un perdu dans le chagrin. Hannah a vraiment existé et elle n'est jamais revenue pour expliquer sa motivation. Moi, je l'ai traitée un peu comme Médée, quelqu'un qui, par amour trahi, se sacrifie et sacrifie la vie de ses enfants. Je l'ai mise en scène comme un acte volontaire, cruel comme un sacrifice humain chez les Incas. Maintenant, on peut se dire qu'à l'époque, les juifs ne savaient pas qu'on n'en revenait pas. Elle ne sait pas forcément qu'elle va à la mort, c'est nous qui le savons. On peut comprendre qu'elle n'a pas envie de rejoindre son mari qui en aime une autre, pas envie de montrer cela à son fils.

Vous aussi, vous avez tu votre judaïté...

Je suis gêné car judaïté, ça me ramène à une notion de communauté religieuse. Chez nous, on était des juifs laïcs, mon père lisait "L'Humanité", il était terriblement intégré. Je ne l'ai jamais caché mais je ne le disais pas non plus, car je n'appartiens pas à la communauté religieuse. Mais toutes mes années d'enfance, d'adolescence ont été hantées par la peur que les nazis reviennent, qu'on nous persécute à nouveau. Tous les enfants ont des peurs, les miennes étaient cousues de cela. Je n'en ai jamais parlé dans mes films, ou alors j'en ai toujours parlé car il y a toujours beaucoup d'anxiété et les enfants sont souvent apeurés.

Le film pose aussi une question troublante : en portant l'étoile jaune, les juifs ont-ils été victimes d'une certaine arrogance ?

C'est très complexe. Certains sont allés la chercher par légalisme. Si on n'allait pas la chercher, on était hors-la-loi. Pour masquer ce côté moutonnier, d'autres disaient : je porte l'étoile car je suis fier d'être juif. Je vais vous dire, mon père avait une trentaine d'années quand il est allé chercher l'étoile. Il faisait chaud, il y avait la queue, il en a eu marre, il est rentré à la maison. Il n'est jamais retourné la rechercher, et grâce à cela, on a survécu. Dans les jours qui ont suivi, il y a eu des rafles. On a vu partir des amis et mon père a décidé de partir à la campagne sous la ligne de démarcation. Et cela nous a sauvé la vie, alors que des membres de la famille qui portaient l'étoile ont été embarqués.

C'est votre film le plus personnel.

C'est certain, ce livre a éclairé une pièce de ma vie qui ne l'était pas. Je ne voulais pas en parler, peut-être parce que je n'avais rien à rajouter. Mais le fait que ce soit une histoire d'amour avec le bien, le mal, la transgression... Ici, les juifs ne sont pas seulement des victimes abstraites, ce sont des gens qui ont une libido; leurs "faiblesses" me les rendent d'autant plus émouvants. Dans le cas de Philippe Grimbert, c'est la grande histoire qui vient transformer la petite en tragédie. Sans les nazis, c'est une banale histoire d'adultère. Ce n'est pas un film politiquement correct car si on veut en faire un pitch, c'est l'histoire d'un homme qui doit la vie à la Shoah. Si Hannah n'avait pas laissé la place libre, François ne serait pas né. Ca veut dire quoi ? Que l'histoire, le hasard, n'ont pas de morale. C'est à nous, les hommes, de la faire. La nature se fout de nos malheurs.

Ce film jette-t-il une lumière nouvelle sur votre filmographie ?

Je pense qu'il fait apparaître plus clairement quelque chose qui se trouve dans tous mes films : l'amoralité de la passion amoureuse, l'amoralité de la nature et le fait que les enfants ont à gérer les petits manèges des grandes personnes. La contradiction entre les exigences de la passion et celles de la morale est un grand sujet de préoccupation pour les humains.