Cinéma

László Nemes immerge le spectateur dans l’usine de production de cadavres d’Auschwitz. Un film sans héros, sans émotion, sans survivant. "Les Sonderkommandos sont un angle intéressant pour être notre guide en enfer. Ils sont entre les tueurs et les victimes", explique le réalisateur. Critique et entretien.

Saul travaille en enfer. Ce n’est pas une formule, une métaphore mais la terrifiante réalité. Saul fait partie d’un Sonderkommando à Auschwitz, d’un groupe de prisonniers juifs réquisitionnés à l’intérieur de l’usine d’extermination.

Un convoi arrive. Avec les autres Sonderkommandos, Saul, le visage fermé conduit les hommes, les femmes, les enfants du train vers la chambre à gaz. "Dépêchez-vous de vous déshabiller, de prendre une douche, la soupe va refroidir." disent les hauts-parleurs qui poussent le cynisme jusqu’à ajouter : "N’oubliez pas le numéro de votre crochet." On presse, sans ménagement, les malheureux vers la pièce fatale. Et alors qu’on les entend hurler, les nazis crient "Schnell, schnell" à leurs esclaves qui trient les vêtements, vident les poches. Après, ils entameront leur travail macabre : évacuer "les pièces" comme disent les nazis, en glissant une lanière entre les épaules des cadavres pour les tirer et puis les empiler sur le monte-charge qui conduit au crématoire où ils seront enfournés. Pendant ce temps, d’autres damnés savonnent énergiquement "la salle des douches".

Durant ce macabre manège, Saul voit le corps d’un garçon qui respire encore. Un médecin militaire s’approche du phénomène auquel il met fin de ses propres mains. Mais cette fois le visage de Saul marque une expression, une obsession. Ce garçon, c’est son fils, prétend-il. Il est prêt à prendre tous les risques pour l’enterrer religieusement. "Tu as abandonné les vivants pour un mort", lui dit "un collègue" qui prépare une révolte. Il sait que tous les membres du Sonderkommando sont éliminés après quelques mois. Saul ne l’entend pas, sa seule idée est : trouver un rabbin.

On croyait avoir tout vu sur la Shoah au cinéma mais avec ce premier long métrage de László Nemes, on se rend compte qu’il n’en est rien. Le jeune cinéaste hongrois expose avec réalisme le fonctionnement de l’usine de mort, s’attachant aux rouages humains qui la faisaient tourner sous les ordres crachés par les Allemands.

Comme les Dardenne collaient la nuque d’Olivier Gourmet dans "Le Fils", Nemes serre la tête et les épaules de Saul, l’emprisonne dans un cadre carré. On ne voit que ce qu’il voit mais rien ne nous est épargné. Ni la sortie des convois. Ni la pagaille. Ni les cadences hallucinantes de l’entreprise d’extermination. Ni les vêtements qui s’entassent jusqu’au plafond. Ni les petits trafics et les petits arrangements avec les SS. Rien, pas même les camions de cendres qu’il faut vider en les jetant à grandes pelletées dans le fleuve. Nemes montre tout, et surtout ce que l’esprit avait refusé d’imaginer comme la sortie des corps de la chambre à gaz.

Mais le choc ne s’arrête pas là, il est dans l’absence d’émotion, d’héroïsme. C’est frontalement qu’on regarde fonctionner cette usine de production de cadavres, qu’on suit Saul de la chaudière au crématoire. Confronté à l’horreur du matin au soir, il s’est cuirassé de toute émotion, il est un rouage qui obéit mécaniquement aux ordres, qui évite les coups. Mais le dernier souffle d’un corps va réveiller l’humanité en lui.

László Nemes réussit la prouesse exceptionnelle d’immerger le spectateur dans cet univers infernal, en traitant notamment l’image et le son à égalité. Une image chaotique, floue et un son, assourdissant mixage du bruit du four, des cris, des ordres… "Le fils de Saul" montre qu’Auschwitz n’est pas le territoire d’héroïques survivants, ni le théâtre de l’émotion extrême, mais une usine où des hommes fabriquaient des cadavres.

© DR
Réalisation : László Nemes. Scénario : Clara Royer, László Nemes. Images : Mátyás Erdély. Son : Tamás Zányi. Avec Géza Röhrig, Levente Molnár, Urs Rechn… 1h47


László Nemes : "Les histoires de survivants, ce n’est pas la Shoah"

© REPORTERS

László Nemes est le nom à retenir du dernier festival de Cannes. "Le fils de Saul" fut le choc de 2015, le film qu’on n’attendait pas. Et pour cause, un premier long métrage. Sous son apparence juvénile, László Nemes n’est pas un débutant. Il est tombé dans le ciné à sa naissance en 1977, son père est réalisateur. Il est l’auteur de quatre courts métrages multiprimés, notamment par la Cinéfondation à Cannes, cette section qui repère les jeunes talents et les met en résidence à Paris pour écrire leur premier film. Est-ce la raison qui explique son français impeccable ? Non, il a vécu de 1989 à 2003 dans la capitale française où il a mené de nombreuses études universitaires.

"Le fils de Saul" immerge le spectateur dans la réalité d’Auschwitz, une usine de mort. Comment avez-vous mis au point ce traitement du son et de l’image qui transforme le film en expérience sensorielle ?

C’est un travail de recherche entamé avec mes courts métrages en compagnie du même chef opérateur (Mátyás Erdély), du même ingénieur du son (Tamás Zányi). A chaque fois, l’objectif était de trouver des manières d’immerger le spectateur dans un espace et un temps partagé avec le personnage du film. On évolue avec le personnage principal, on découvre les choses dans le plan avec lui. Ça, c’est la partie filmique. Avant, il y a la rencontre avec les "Rouleaux d’Auschwitz", les écrits des Sonderkommandos, qui nous transportent dans l’extermination, au cœur du crématoire.

Vouliez-vous consacrer votre premier long métrage au thème de la Shoah ?

Oui, mais il me fallait un angle. Je savais que je ne voulais pas faire un film historique classique, pas un drame en costumes, pas utiliser la Shoah pour ses qualités dramatiques. Je voulais parler de sa nature, de ce que pouvait ressentir l’individu dans un camp.

Aucune émotion, semblez vous dire. Car il n’y avait pas de place pour cela ?

Oui. La frénésie du camp, la limitation de l’information, l’impossibilité de prévoir, de communiquer, les langues qui se chevauchent; tout cela constitue pour l’individu un traumatisme permanent. Il ne peut plus penser, la pensée vient après. La pensée, c’est de l’après-guerre.

Saul ne pense pas mais on a l’impression qu’il ne voit plus non plus. Mais au contact de cet enfant, il semble voir à nouveau.

C’est pour cela que les Sonderkommandos constituent un angle intéressant pour être notre guide en enfer. Ils sont dans une zone entre les tueurs et les victimes. Pour eux, la mort n’est pas immédiate, elle est étirée sur plusieurs mois. Ce n’est pas par la souffrance physique qu’ils font l’expérience du camp puisqu’ils peuvent manger, mais ils voient tout. Ils voient tout mais ils ne regardent pas tout car la déshumanisation est leur enfermement. Le corps prend le dessus, le traumatisme est tel qu’ils ne regardent plus. Ils deviennent des robots, des morts vivants. Dans cette histoire, Saul va commencer à regarder, uniquement ce qui est en rapport avec sa quête : l’enterrement du garçon.

Trouver une sépulture digne est un geste d’abord absurde puis interpellant. Est-ce un fait évoqué dans les "Rouleaux d’Auschwitz" ou une idée personnelle ?

C’est mon idée. Dans un endroit où l’on détruit l’être humain, jusqu’à détruire les traces de son existence; quel geste plus sacré peut-on trouver que la volonté d’enterrer un corps ? C’est une forme de résistance suprême, peut-être ma résistance à l’oubli. C’est la question du film : est-ce absurde ? Dans l’absurdité de cette usine, ce geste prend petit à petit son sens. Je l’espère.

Alors qu’une révolte se développe dans le camp - ce qui fut très rare -, un autre Sonderkommando dit à Saul : "Tu as abandonné les vivants."

La quête de Saul était d’autant plus intéressante en l’opposant à la volonté de résistance d’autres Sonderkommandos. La question est posée avec d’autant plus d’acuité.

Instiller le doute "Cet enfant est-il vraiment le fils de Saul ?" participe-t-il à la même idée, donner davantage de relief ?

Cet enfant est-il son fils ? On ne le saura pas, mais cette question est réexaminée par le spectateur tout au long du film. Si ce n’est pas le fils de Saul, il le devient. Ce geste finit par dépasser tout égoïsme.

Cette volonté d’enterrer dignement un enfant renvoie-t-elle à votre histoire personnelle, au désir d’enterrer dignement un drame familial, les membres de votre famille qui ne sont pas revenus d’Auschwitz ?

Je pense que oui. Donner une tombe à des gens qui ont fini en cendres en Pologne, leur donner un lieu qui n’est pas Birkenau. Ce n’est certainement pas une consolation mais je devais le faire pour ces gens-là.

"Le fils de Saul" est-il une réaction aux autres films sur la Shoah ?

Bien sûr. C’est devenu presque un genre avec ses propres codes. Pour moi, c’est problématique car on plaque des émotions de l’après-guerre. On parle d’exceptions, de survie. En donnant la parole aux survivants et on a donné une image faussée des camps et de la Shoah. Moi, c’est la voix frontale, descriptive, intuitive, que j’ai voulu faire entendre. Les histoires de survivants sont des histoires souvent héroïques, ce n’est pas la Shoah. La Shoah, c’est la mort, c’est l’extermination.

On pensait avoir tout vu sur ce sujet. En fait, on n’avait rien vu ?

On ne s’est jamais posé la question : comment les gens mouraient à l’intérieur ? La société n’a jamais pris la mesure, de manière viscérale, de la destruction qui a eu lieu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Car les films ont mis de l’émotion, or on peut voir "Le fils de Saul" sans mouchoir.

Oui. Si on sort les mouchoirs dans un film sur la Shoah, je crois qu’il y a un problème. C’est trop facile de faire pleurer les gens. La dramatisation est problématique car elle est réductrice. Elle ne fait appel qu’à une partie très étroite de la palette émotionnelle. L’émotion évacue le problème. Elle ne nous apprend rien de nous-même. L’émotion est une route sûre pour le spectateur. Dans ces films, il y a quelqu’un de très méchant afin de pouvoir projeter sur elle, des émotions, des responsabilités. On ne montre pas la machine qui suffit à elle-même comme dans ce film. C’est pour cela que ce film pose des problèmes aux Allemands. Ils ignorent ce film. Aucune réaction. Personne n’en parle.

"C’est trop facile de faire pleurer les gens. La dramatisation est problématique car elle est réductrice. L’émotion évacue le problème. L’émotion est une route sûre pour le spectateur."