Le grand jour des Belges à Cannes

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Cinéma Envoyé spécial à Cannes

Les longs métrages belges majoritaires ont commencé à faire parler d’eux dès dimanche soir, à Cannes. D’abord avec la projection de "Hors les Murs" de David Lambert, à la Semaine de la Critique. Premier long métrage du réalisateur, âgé de 36 ans, cette histoire d’amour tourmentée entre Paulo et Ilir concourt pour la Caméra d’Or. Bien qu’inégal, le film révèle plusieurs qualités. On retient la toile de fond homosexuelle, assumée sans que le film vire au manifeste communautaire. Dans le rôle d’Ilir, Guillaume Gouix est d’un naturel confondant, point fort du film. Bien que d’abord scénariste, c’est sous sa casquette de réalisateur que David Lambert fait ses meilleurs choix. Quand la relation d’Ilir et Paulo bascule, se révèle le meilleur de l’écriture et de la mise en scène de David Lambert, sur lequel on attendra un deuxième opus pour se prononcer définitivement.

Les pièces de résistance sont arrivées mardi dans la section Un Certain Regard. Certes, "Le Grand Soir" est réalisé par deux Français, Benoît Delépine et Gustave Kervern. Mais ils se revendiquent "Belges spirituels" et une de leurs têtes d’affiche n’est autre que Benoît Poelvoorde. "Le Grand Soir" commence d’ailleurs comme un film des frères Dardenne : gros plan sur un front à crête, tatoué du mot "Not". "Not" (Poelvoorde) est "le plus vieux punk à chien d’Europe" . Son frère Jacques (Albert Dupontel) est son antithèse, vendeur cravaté dans un magasin de literie. Mais la norme a ses limites. Quand Jacques les franchit, "Not" va lui apprendre un nouveau mode de vie. Les deux coréalisateurs poursuivent leur exploration de la France profonde. Leur cinéma est le pendant poétique et désopilant de leurs sketches acides de Groland. Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel forment une fratrie électrisante : de solo au début, leurs délires se font ensuite en duo, sans que l’on sache toujours quelle est la part de séquences prises sur le vif, improvisées ou strictement scénarisées. Favorisant les plans séquences, où l’humour de situation se travaille sur la longueur, Delépine et Kervern refont appel à leur petite famille de cinéma : un caméo de Bouli Lanners ici, un autre de Depardieu (en "Madame Soleil") là, une figuration de Noël Godin ou de Yolande Moreau, augmentées, punk oblige, de quelques interventions bien déjantées des Wampas. Bizarrement, pourtant, c’est leur film le moins rugueux à l’image, moins fou qu’"Aaltra", moins surréaliste qu’"Avida", moins politique que "Louise-Michel", moins poétique que "Mammuth". Plus sage, en somme, mais toujours libre et sincère.

Changement radical de registre avec "A perdre la raison", cinquième long métrage de Joachim Lafosse. On peut enterrer la mauvaise polémique qui avait précédé son tournage : ceci n’est pas un film sur l’affaire Lhermitte. Mais bien un drame psychologique, où le réalisateur offre une variation sur un thème qui lui est cher : la transgression des limites dans la sphère privée. Soit, ici, l’omniprésence dans la vie de couple de Murielle (Emilie Dequenne) et Mounir (Tahar Rahim) du mentor de ce dernier, le docteur Pinget (Niels Arestrup). Comme dans ses films précédents, Joachim Lafosse observe plus ses personnages qu’il ne les juge. Sans excuser un geste inqualifiable - "hors norme" pour reprendre l’expression du réalisateur -, le scénario coécrit avec Mathieu Reynaert et Thomas Bidegain (scénariste de Jacques Audiard) tente d’en cerner les fondements. Le regard de Joachim Lafosse demeure incisif, mais le recours un peu trop emphatique à la musique (une nouveauté) le déforce un peu, si l’on excepte une utilisation magistrale de "Femmes , je vous aime" de Julien Clerc. Séquence cruciale et point d’orgue de l’interprétation éblouissante d’Emilie Dequenne - qui eût amplement mérité un deuxième prix d’interprétation à Cannes, treize ans après "Rosetta", si le film avait été en compétition.

Lire aussi nos entretiens avec David Lambert et David Murgia dans "La Libre Culture".

Un entretien avec Joachim Lafosse est paru dans "La Libre Belgique" du 22 mai.

Ambiance de la soirée Magritte à Cannes sur www.lalibre.be

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