Cinéma

PORTRAIT

J'ai un jour entendu un réalisateur dire: «Je fais du cinéma parce qu'on veut bien de moi». C'est un peu violent. Moi, je fais du cinéma parce que c'est ma respiration, ma nécessité, mon langage.» Cette profession de foi, Joachim Lafosse nous la faisait en 2004, alors qu'il présentait son premier long métrage, «Folie privée», tourné pratiquement sans budget, en neuf jours. Deux ans plus tard, sa filmographie aligne deux titres supplémentaires quand d'autres mettent autant de temps à monter un projet. Il a tourné à l'été 2004 «Ça rend heureux» et, en mars dernier, «Nue propriété», avec Isabelle Huppert et Jérémie et Yannick Renier. Le premier sera la semaine prochaine en compétition au festival de Locarno. Le second fait partie de la compétition de la Mostra de Venise, dévoilée jeudi (lire page suivante). Un doublé jamais vu pour un réalisateur belge.

La vérité d'un Pialat

«Il est né pour le cinéma» constate simplement Eric van Zuylen, son producteur sur «Folie privée». «Sa plus grande force est l'énergie qu'il met à faire des choses» ajoute Fabrizio Rongione, qui interprète dans «Ça rend heureux» l'alter ego de Joachim, un réalisateur sans le sou cherchant à faire un film. Quant à Isabelle Huppert, elle lui trouve «une vérité qui évoque le cinéma de Pialat». Cette vérité, c'est son vécu. Né à Uccle, Joachim Lafosse grandit du côté de Chaumont-Gistoux où il va dans une école qui applique la pédagogie Freinet: cours le matin, ateliers l'après-midi. «Ça ne m'a pas appris une bonne orthographe, mais ça m'a appris à retomber sur mes pattes.» Un bien pour un mal: de retour dans l'enseignement classique, il rate trois années de suite et se retrouve à quinze ans sur la touche. Lui qui se voyait reporter «à la Josy Dubié» doit donner des cours de tennis avant de préparer le jury central. Un ami lui fait découvrir le théâtre. Révélation. L'actrice Yvette Merlin lui donne ce conseil, décisif: «Il est plus facile de faire du théâtre en ayant étudié le cinéma que l'inverse.» A la même époque, il suit une thérapie. Et se remémore un rêve prémonitoire fait à huit ans. «Mon père m'avait emmené voir «E.T.» de Spielberg. Il m'avait expliqué qu'il y avait un acteur nain dans le costume de l'extra-terrestre et m'avait parlé du metteur en scène. Cette nuit-là, j'ai rêvé que je rencontrais Spielberg et que je dirigeais le nain.»

Il se présente à l'examen d'entrée de l'Insas, est refusé, mais reçu à l'IAD. Il y découvre Bresson, Cassavetes et Pialat. «Parce qu'il montrait les hommes comme des êtres fragiles, il m'a appris à ne plus en vouloir à mon père.» De Bergman, il fait une adaptation en deuxième année, «Après la répétition», discussion entre un metteur en scène et sa comédienne qui est une projection de sa méthode: convaincu «des vertus d'une pédagogie autonome», il sait tirer d'un amateur une interprétation exceptionnelle. Il apprend aussi à batailler, comme pour déroger à la règle de l'IAD qui veut que le film de fin d'études ne dépasse pas douze minutes. «Tu ne juges pas la qualité d'un tableau à la grandeur de la toile...» Il obtient gain de cause. «Tribu» fait la tournée des festivals. Wim Wenders lui décerne le prix du président du jury à Munich, il reçoit une mention spéciale à Locarno. Des observateurs aguerris, comme Louis Héliot du Centre Wallonie-Bruxelles de Paris, flairent le prodige.

Etre dans le sens

«Tribu» décrit le parcours d'un adolescent dans une famille recomposée. Souvenir de ses propres déchirures. Le titre est un manifeste: si la cellule d'origine est brisée, on peut s'en créer une autre. «Ça rend heureux» rend hommage à sa nouvelle tribu: Eric van Zuylen, producteur/père, Kris Cuppens, acteur/complice/compère, et ses conquêtes, telle l'actrice Catherine Salée, qui lui donnent des airs de Pygmalion et le lui rendent bien en rejouant avec conviction leur relation. Le film évite l'écueil du nombrilisme par un humour que ceux qui ont vu «Folie privée», variation moderne de «Médée» sur le refus de la séparation, ne lui soupçonnaient pas.De l'échec public de celui-ci, certains ne s'en seraient pas relevés. Lui apprend «qu'il ne faut pas être triste si peu de gens voient le film mais si ceux qui viennent ne réagissent pas.» Il trouve en tout cas l'aiguillon pour reprendre la caméra, en tournant, à nouveau à l'arrachée et sans budget, «Ça rend heureux», tout en s'acharnant à monter «Nue propriété» qu'il porte depuis l'IAD. «Pour attirer l'attention sur un projet, il faut un «nom» au générique... qui fait doubler le budget. Du coup, tu mets deux fois plus de temps à trouver l'argent.» D'abord sous l'égide de Dominique Janne et K 2, c'est finalement avec Joseph Rouschop et Tarantula qu'il le tournera, grâce à l'arrivée, décisive, d'Isabelle Huppert qui a flashé sur le scénario, «évident» selon elle.

Cet aboutissement et la double sélection à Locarno et Venise, l'ont rasséréné. Lundi, il sortait guilleret de la projection de «Minnie et Moskowitz» de John Cassavates à l'Ecran Total, plein d'une confiance absolue en l'amour et en son métier. «C'est un poncif, mais le cinéma change la vie.» Le sien regorge de vie. «Le seul moyen de ne pas souffrir dans ce métier, c'est sortir de la performance et être dans le sens.» Il en a du bon.

© La Libre Belgique 2006