Cinéma

ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Inviter l'oeuvre d'un cinéaste au musée, autrement que par la projection de ses films, voilà une entreprise pour le moins inusitée. Elle trouve tout son sens, pourtant, dans le cadre de l'exposition «Hitchcock et l'art: coïncidences fatales», qu'accueille jusqu'au 24 septembre le Centre Pompidou, à Paris, après un accrochage au Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Conçue par Dominique Païni, directeur du Département du développement culturel du premier, et Guy Cogeval, directeur du second, la lecture de l'oeuvre du cinéaste proposée en la circonstance est à la fois audacieuse et stimulante. Tout y est pour l'essentiel question de connivences, au travers de correspondances plastiques orchestrées en rapprochant extraits ou photos de films et oeuvres d'art - généralement, mais point exclusivement empruntées à la peinture.

FÉTICHISME

En guise de préambule à la visite, un texte, emprunté aux «Histoire (s) du cinéma» de Jean-Luc Godard. «... si Alfred Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer le succès c'est parce qu'il a été le plus grand créateur de formes du vingtième siècle et que ce sont les formes qui nous disent finalement ce qu'il y a au fond des choses

or, qu'est-ce que l'art sinon ce par quoi les formes deviennent style et qu'est-ce que le style sinon l'homme

alors c'est une blonde sans soutien-gorge filée par un détective qui a peur du vide qui nous apporteront la preuve que tout cela n'est que du cinéma autrement dit l'enfance de l'art»

Le rapport d'Hitchcock à la forme, voilà une dimension que l'exposition ne se fait bien sûr faute d'explorer. La première salle en appelle cependant à la dimension fantasmatique de son univers, sous forme d'une immersion réveillant immanquablement le fétichiste qui sommeille en chaque hitchcockien se respectant - restituant là l'une des clés de son cinéma. Soit, alignées dans la pénombre, 21 petites vitrines pour autant d'objets emblématiques et photos renvoyant à leur film - du soutien-gorge de «Psycho» aux ciseaux du «Crime était presque parfait», de l'appareil-photo de «Fenêtre sur cour» au sac de «Marnie», du briquet de «L'inconnu du Nord-Express» au pendentif de «Vertigo». Baignée de la musique de Bernard Herrmann, la plongée dans l'imaginaire n'est rien moins que magique et... vertigineuse.

Elle ouvre sur la partie la plus classique de l'exposition, à savoir une chronologie hitchcockienne abondamment illustrée - photos, affiches, mais encore «home movies» montrant «daddy Alfred» faisant le pitre dans le parc de sa fillette, Patricia, quand il ne déguste pas une banane avec démonstrative délectation -, avant un détour par une salle où sont reproduites les différentes apparitions du maître dans ses films. Soit un pendant ludique au fétichisme susmentionné et la démonstration, déjà, qu'autant qu'au spécialiste, le montage s'adresse au profane, invitation inlassablement renouvelée de s'immerger dans les méandres de l'univers hitchcockien.

PASSERELLE ESTHÉTIQUE

De ce dernier, le volet principal de l'exposition propose d'ailleurs de multiples clés, orchestrant ses

coïncidences fatales avec l'art suivant diverses thématiques propres à l'oeuvre. La femme, le désir et le double, le monde du spectacle et le spectacle du monde, terreurs, les lieux d'inquiétude sont ainsi les cinq principales pistes suivies pour établir des correspondances éloquentes. Un processus culminant dans l'installation évoquant, sous l'appellation «Onirisme», «Spellbound» (La maison du docteur Edwards), l'illustration la plus limpide du lien unissant Hitchcock à l'art, dès lors que le cinéaste y fit appel à l'imagination de Salvador Dali pour concevoir les fameuses séquences de rêve.

Si le rapport se fait là le plus parlant, il n'est pas moins troublant dans la somme de rapprochements opérés à la faveur de cette exposition. Et qui, par la grâce d'un riche parcours pictural, tendent à conforter Hitchcock dans une fonction de passerelle esthétique entre les XIXe et XXe iècles, non sans en faire un inspirateur évident de l'art contemporain.

Le point de vue se veut interprétatif, il éclaire combien l'art a pu irriguer le travail d'Hitchcock, en une somme d'influences et d'inspirations, dès lors qu'il s'agit des préraphaélites et autres symbolistes, par exemple; en une forme de contagion dès lors qu'il s'agit parfois de courants contemporains.

Exceptionnelle confrontation, qui voit le cinéma hitchcockien présenté en regard d'oeuvres de Redon, Spilliaert, De Chirico, Khnopff, Magritte, Vuillard, Von Stuck, Martini, Rossetti, Cameron, Burne-Jones, Munch, Rodin, Hopper,... Non sans en cerner diverses sources littéraires, du «Bruges-la-Morte» de Georges Rodenbach aux écrits d'Edgar Allan Poe.

Si certaines analogies peuvent sembler participer d'un imaginaire collectif - ou d'une ouverture sur la création sous toutes ses formes -, d'autres sont proprement saisissantes. Ainsi du travail sur la perspective plongeante d'un Gustave Caillebotte dont l'écho se retrouve des «39 Marches» à «L'homme qui en savait trop», du «Crime était presque parfait» à «L'inconnu du Nord-Express». De «La forêt lépreuse», de William Degouve De Nuncques, dont la forêt de séquoias de «Vertigo» apparaît tout à coup comme le pendant évident. De ces toiles de De Chirico dont «The Lodger» semble épouser les lignes; jusqu'à ces «Oiseaux noirs», de Georges Braque, dont une photo de plateau de Tippi Hedren, pour «Les oiseaux» paraît s'amuser de reproduire les courbes menaçantes. Les exemples fleurissent à l'infini, ils embrassent bien évidemment le cinéma avec les Lang et autre Bunuel. Mais surtout, ils attestent l'expression d'un univers cohérent et découlant d'une conception du septième art élargie aux autres formes... d'art.

L'un des grands mérites de «Hitchcock et l'art» est de ne rien imposer, préférant à la démonstration la suggestion. Tout ici est invitation à se replonger séance tenante dans le cinéma de Hitchcock - confortée par le volet spectaculaire de la visite (extraits de films, décors tels la chambre du motel Bates) -; de s'abandonner sans retenue au magnétisme d'une oeuvre dont les dehors divertissants s'accompagnent d'une éblouissante exigence formelle comme d'une affolante exploration des mystères de l'âme. Dût-on en avoir jamais douté que cette exposition viendrait rappeler combien l'oeuvre d'Hitchcock offre d'inépuisables pistes de lecture, non sans ouvrir une porte béante sur le rêve.

Est-il en outre besoin de préciser que la présence, dans pratiquement chaque salle, de la somptueuse Kim Novak rend la visite, comment dire..., indispensable?

Hitchcock et l'art: coïncidences fatales. Jusqu'au 24 septembre au Centre Pompidou, à Paris. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 11 à 22h.

En marge de l'exposition un imposant catalogue réunit des contributions de Henri Langlois, Donald Spoto, Julia Tanski, Dominique Païni,...

© La Libre Belgique 2001