Le nouveau visage de la Cinémathèque

Guy Duplat et Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma Entretien

La Cinémathèque royale de Belgique a un nouveau conservateur. L’événement est d’importance : Wouter Hessels, choisi à l’unanimité par le conseil d’administration pour un mandat de six ans, n’est que le troisième directeur depuis la Seconde Guerre mondiale. Il succède au prestigieux Jacques Ledoux, qui fut conservateur de 1948 à 1988 et qui créa le musée du cinéma, et à Gabrielle Claes, qui lui succéda à partir de 1988 et donna une nouvelle dimension à la Cinémathèque (décentralisation, salle au Flagey, diffusion de DVD, numérisation, etc.) L’événement est important aussi car Cinematek - comme elle se nomme désormais - est une de nos institutions culturelles les plus renommées à l’étranger, qui fait face à des grands défis : la numérisation, l’archivage, la lutte contre le formatage commercial des films, les menaces institutionnelles belges sur une institution restée fédérale

Si Wouter Hessels, 40 ans, a séduit les administrateurs flamands comme francophones de la Cinémathèque, c’est qu’il est de nos meilleurs connaisseurs de l’histoire du cinéma. Il enseigne depuis seize ans à la haute école Rits, à Bruxelles. Il se veut un "passeur" - un bruggenbouwer, dit-il en flamand, soit un "jeteur de ponts" - qui veut donner envie de voir le "vrai" cinéma. Parfait trilingue, né à Anvers, mais habitant amoureux de Bruxelles, il donne ici sa première interview depuis sa nomination, avant sa prise de fonction, le 1er octobre prochain.

Comment est né votre amour du cinéma ?

J’avais, d’abord, l’amour du théâtre et de la déclamation que je pratiquais quand j’avais à peine 6-7 ans. J’ai continué par la pratique de la poésie. Je participais à des concours de déclamations. Mais, curieusement, le déclic cinéma est né quand, enfant, notre famille nombreuse passait ses vacances dans les bungalows d’un "center park" aux Pays-Bas, où nous trompions notre ennui ou notre spleen dû à la pluie en regardant des films. C’est là qu’enfant, j’ai vu les Louis de Funès, surtout ceux avec Bourvil : "La Grande Vadrouille", "Le Corniaud". Cela m’a donné un goût, que j’ai encore, pour la comédie burlesque et le slapstick - j’adore Tati, notamment. Plus tard, vers 10 ans, j’y ai vu les James Bond, où le héros sauve le monde et les jolies femmes. Ce qui m’a conduit plus tard aux films noirs et aux femmes fatales.

Vous avez toujours continué le théâtre ?

Né à Anvers, nous avions déménagé à Belzele, entre Anvers et Gand, où j’ai fondé une compagnie de jeunes et nous jouions Molière et Camus. J’aime beaucoup la littérature flamande, mais j’ai pourtant opté à Anvers pour des études universitaires en littérature française et en philosophie, avant d’entrer à Bruxelles au Rits, pour des études d’art dramatique. C’était en 1991. Nous partagions encore nos locaux avec l’Insas. Les deux premières années mêlaient les étudiants d’art dramatique à ceux d’audiovisuel. J’ai fait alors des rencontres déterminantes : Jacques Kruithof, un professeur qui m’a donné le goût de la musique (grâce à lui, j’allais écouter "la petite bande" à la salle Henry Le Bœuf, à Bozar), Isodore Saliën, un génial projectionniste, qui fit des projections dans toutes les salles de Bruxelles, et qui m’a fait découvrir la cinéphilie, Dirk Lauwaert, un professeur de sociologie du cinéma très stimulant, et Eric de Kuyper, qui donnait des conférences passionnantes au musée du Cinéma.

Qu’est-ce qui fut décisif dans votre choix pour le cinéma ?

Je continue à faire des performances de poésie avec un ami musicien. Mais il est vrai que j’ai ressenti alors que le cinéma me nourrissait davantage, me faisait davantage réfléchir sur ce que j’étais, sur le monde et la société autour de moi. L’impact sur mon imaginaire, l’ouverture sur le monde des sentiments y étaient plus forts que dans le théâtre. Mes révélations furent les films de Billy Wilder, ceux de Truffaut, qui est devenu mon réalisateur préféré, Jacques Tati, le néo-réalisme italien, le cinéma grotesque de Fellini

Vous n’avez jamais voulu devenir réalisateur ?

Non, jamais. Mon truc, c’est la pédagogie. Je suis dans la transmission des connaissances et, plus encore, dans la transmission du désir de cinéma, de l’envie. J’ai toujours voulu transmettre à mes étudiants l’envie de découvrir le cinéma, celui qui nous touche. Car le cinéma peut, certes, divertir, mais aussi bouleverser comme dans le récent "Io Sono l’Amore" (NdlR : de Luca Guadagnino, avec Tilda Swinton) que j’ai adoré et qui est une merveilleuse porte d’entrée vers Visconti. Ou "Le Gamin au vélo" des Dardenne, formidable aussi, et qui mène à Bresson et Pasolini. J’aime le cinéma qui fait réfléchir, et aussi celui qui fait rêver. John Cassevetes incarnait cela, un pied à Hollywood, un autre dans un cinéma d’auteur, presque expérimental. Martin Scorsese aussi. Le cinéma de Joachim Lafosse ou "Le Ruban blanc" de Michael Hanneke prouvent qu’on peut parler de la terreur et la mettre en scène, mais en la suggérant, en la laissant cachée. Je pousse mes étudiants à aller au musée du Cinéma (avec une carte d’abonné, l’entrée ne coûte qu’un euro !) Au début, ils résistent, mais après deux séances, ils en sont fans. Loin des pressions marketing, du formatage, ils y apprennent à se confronter à des films moins évidents, mais innovateurs dans la narration, l’usage du son ou de l’image. Je me considère comme un médiateur. Et j’applaudis à un festival comme celui de l’Age d’Or/Cinédécouvertes que la Cinematek organise (1). C’est un festival par excellence où on peut découvrir des films audacieux, à l’esthétique osée. Des écoles comme le Rits ou l’Insas doivent privilégier cette audace, cette innovation, car les futurs réalisateurs seront confrontés à tant de pressions économiques de rentabilité. Une école doit garantir que des processus d’expérimentation soient possibles. Certains parviennent d’ailleurs à conserver cet esprit par la suite, comme Joachim Lafosse, Bouli Lanners ou Gust Van den Berghe, un de nos anciens étudiants du Rits (NdlR : sélectionné deux fois à Cannes).

Pourquoi avez-vous postulé pour diriger la Cinémathèque ?

Enseignant au Rits, j’ai toujours organisé des événements liés au cinéma. J’ai toujours cultivé l’idée de la transmission et de la mémoire. J’ai toujours voulu maintenir des liens entre nos deux communautés, invitant Lafosse à Anvers ou animant des ciné-clubs francophones. Je suis heureux de pouvoir continuer cela à la tête d’une institution aussi prestigieuse, qui réussit tant de choses avec pourtant bien moins de moyens que d’autres Cinémathèques étrangères. Nous avons une très belle réputation en matière de restauration, grâce notamment à l’expertise de Noël Desmet. J’ai souvent constaté le grand prestige dont jouit l’institution à l’étranger. Je me souviens de ma fierté, en 2001, à Washington, lorsque, au terme de la projection d’un film muet, le crédit final mentionnait : "Restauré avec l’aide de la Cinémathèque royale de Belgique". Notre centre de documentation est d’une extrême richesse. Depuis toujours, la Cinémathèque et le musée ont été pour moi une seconde maison. Je suis ravi de pouvoir maintenant la diriger en duo avec Nicola Mazzanti, qui sera le directeur-adjoint, et qui est venu de la Cinémathèque de Bologne. La numérisation, dont il est un spécialiste européen, est un des défis majeurs.

Quel est votre “plan” pour la Cinémathèque ?

C’est trop tôt pour parler de mes idées. Je préfère d’abord en discuter avec mon équipe et avec Gabrielle Claes, qui a accompli un travail splendide. Je suis très heureux de diriger une institution fédérale. Je suis né certes à Anvers et je suis flamand, mais je suis aussi européen et persuadé qu’on doit dépasser nos querelles communautaires. Je veux nouer des liens entre les mondes du cinéma francophone, flamand et bruxellois. Le cinéma, comme d’autres arts visuels, peut aller au-delà des tensions communautaires et identitaires. Je pense, comme Jan Hoet, que dans un prochain gouvernement il serait bien qu’il y ait un ministre ou un secrétaire d’Etat fédéral qui prenne en charge ces institutions qui restent nationales, comme la Cinémathèque, la Monnaie, Bozar ou les grands musées, et qui se sente concerné par celles-ci. La Cinémathèque a une spécificité et une originalité, qui doivent être chéries, préservées et protégées.

1. L’édition 2011 se tient jusqu’au 15 juillet. www.cinematek.be

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