Cinéma

ENTRETIEN

Comment définiriez-vous la philosophie du réalisme magique au cinéma?

C'est d'abord un réalisme. C'est un jeu esthétique ou philosophique avec des éléments de réalité. Sans réalité, il n'y a pas de réalisme magique. Sinon, on est dans le fantastique ou le surréalisme ou autre chose. Lorsqu'on s'attache à découvrir d'une certaine manière l'étrangeté de ce qu'il y a de quotidien dans notre vie, on y arrive très vite. Le réel est plein de mystère et je ne suis pas le seul à l'avoir pensé. Mais c'est ce mystère du réel qui est intéressant. Et là, on est dans une ligne qui est plus spiritualiste que matérialiste. Derrière les choses, il y a un sens, il y a des sens que les choses ne révèlent pas immédiatement mais sécrètent progressivement. Et à certaines conditions. Dès l'instant où on ne respecte pas le réel, la magie disparaît. Je peux très bien aimer Blade Runner de Ridley Scott, film absolument superbe, où je vois très bien la limite entre le réalisme magique qui existe et le fantastique inventif. Mais, quand je vois vers quoi tend le film tout entier, c'est-à-dire à donner à penser que, derrière l'apparence minutieuse et parfaite du réel, il y a des êtres qui ne sont pas des êtres, qui sont autre chose et qui donnent l'illusion de l'être, à ce moment-là, l'angoisse et la magie naissent. Quand on ne sait pas si l'autre est vraiment l'autre ou est autre chose, toute une thématique se développe qui débouche sur des questions fondamentales, celles de l'illusion et de la réalité des choses. C'est une approche platonicienne: l'apparence des choses peut révéler leur existence profonde. On est dans une des résurgences multiples du platonisme. Pas dans le matérialisme parce que le monde n'est pas fait de matière pure.

Comment peut-on traduire cette philosophie au cinéma?

On se sert d'un personnage conducteur. Il y a un `je´ quelque part dans le film. La force de ce personnage est que tout ce que vous montrerez et direz par rapport à lui étant identifié à lui, s'identifie forcément à une subjectivité. Vous êtes déjà certain au départ de ne jamais être sur de toucher à la vraie réalité des choses. Vous entrez dans l'imaginaire, un monde que Nerval avait très bien décrit. Ensuite, les situations qu'on invente ne sont pas à plat, ne sont pas ce qu'elles sont un point c'est tout. Non, on part d'un endroit pour arriver à un autre. Il y a tout un trajet de prise de connaissance et d'étonnement devant cette non-logique des choses et des êtres qui relève d'un itinéraire initiatique. En ce qui me concerne, il y a une volonté de donner toujours l'impression de rester collé au réel, c'est-à-dire de très soigneusement feindre d'y rester. Alors, je dispose d'une bombe qui peut exploser à n'importe quel moment. Le réalisme magique, cela pourrait être cela. En tout cas chez nous.

Chez vous personnellement?

Chez moi, c'est très lié à la connaissance des choses autour de moi. Je n'irais pas travailler ailleurs parce que je ne sentirais pas le monde comme je le sens ici. Ici, j'ai pu faire un certain nombre de choses que j'ai eu la chance ou le hasard de pouvoir faire et, un jour, décider que j'en ai assez fait comme cela et que, tout ayant été dit de ce que j'avais envie de dire, je ne saurais rien faire d'autre.

Ce réalisme magique était-il déjà très important pour vous quand vous aviez trente ans et que vous l'aviez nourri à travers la peinture, la musique, la littérature? Le cinéma vous est-il apparu ensuite comme le moyen idéal pour l'exprimer autrement?

Je n'ai appris cela que très progressivement. Je n'aurais jamais pu m'exprimer ainsi quand j'avais trente ans. J'avais toujours été un enfant un peu rêveur. Et la vie m'a assez favorisé de telle sorte que je n'ai jamais connu les coups de boutoir qui détruisent un être. J'ai eu la chance de faire les études que j'aimais et de connaitre les différentes cultures. Cette richesse me plaisait mais j'avais le besoin de la communiquer. La musique a été pour moi un moyen très fort, en particulier lorsque j'accompagnais des films muets au piano. Et la rencontre avec le cinéma en tant que moyen d'expression, je l'ai faite au milieu de ma vie. Si j'avais commencé à dix-huit ans, je n'aurais rien eu à dire. Ce n'est que la vie qui donne à dire. La rencontre entre le cinéma et la musique, pour moi, a été fabuleuse, sans nier tout ce que la littérature et la peinture m'ont apporté.

Le réalisme magique va-t-il jusqu'à la spiritualité?

Je me méfie de cette approche parce que je ne suis pas assez formé. Je ne renie pas la culture dans laquelle j'ai baigné et dont je suis nourri. Cette part est essentielle. Mais je ne m'appuie pas sur des certitudes. Je ne nie pourtant pas du tout le côté spiritualiste qui éclate dans Benvenuta où il y a une lutte entre le matériel pur et des formes diverses de spiritualisme.

Le réalisme magique a-t-il été une façon naturelle de vivre d'un point de vue artistique ou vous est-il venu à travers la culture, que ce soit la peinture, la littérature?

Je me suis souvent dit que, quand je ne suis pas en contact avec les oeuvres, la pensée des autres, je bascule dans l'angoisse.

Seul, je ne vis pas. Ma vie est faite du va-et-vient entre les autres et moi. Le don des morts de Danielle Sallenave, c'est cela. Le nombre de ceux qui sont morts et nous ont laissé quelque chose est inouï au regard de notre propre vie qui ne prend son sens que par la démultiplication des autres à travers ce va-et-vient qui est la culture, qui est notre façon de vivre, de parler.

© La Libre Belgique 2002