Cinéma Hazanavicius (The Artist) brosse le portrait féroce mais sans mépris d’un cinéaste à bout de souffle.

En 1967, Jean-Luc Godard est au sommet de sa gloire et fou amoureux d’une jeune et jolie étudiante, Anne Wiazemsky. Ni une, ni deux, il fait de la nièce de Mauriac, sa "Chinoise". L’échec est intégral. Même les Chinois trouve le film idiot. K.O., Jean-Luc est dans l’état d’Anna Karina dans "Pierrot le fou" : "J’sais pas quoi faire".

Heureusement, quelques mois plus tard, la révolution qu’il appelle de ses vœux défile sur les grands boulevards. Les étudiants forment des barricades et les pavés volent. Toutefois, pour Godard, la révolution doit d’abord être intérieure; elle ordonne de faire table rase du passé. Logique avec lui-même, il méprise alors ses propres films et appelle à un cinéma révolutionnaire, politiquement cohérent, démocratiquement fabriqué, chaque scène étant discutée le matin en assemblée générale. Et d’affirmer lui-même que Godard est mort, dissous en tant qu’auteur, fondu dans le groupe Dziga Vertov.

Et pendant qu’il vocifère pour stopper le festival de Cannes où qu’il se fait allumer dans les auditoires étudiants, sa jeune et jolie Anne se désole de voir son mari délaisser sa caméra, devenir aussi rouge que le petit livre de Mao, perdre tout son charme et se mettre à développer des théories fumeuses. Seules les valeurs bourgeoises trouvent encore grâce à ses yeux, tant il s’accroche jalousement à elle.

La rencontre de l’icône de la Nouvelle vague et de l’auteur des "OSS 117" avait quelque chose d’improbable, peut-être même de malsain. Michel Hazanavicius voulait-il être un iconoclaste dans le temple bâti à ce dieu de l’écran ? Non, il signe plutôt un biopic redoutable. Et pour commencer, Jean-Luc Godard lui inspire une comédie pas révolutionnaire sans doute, mais tout de même en état permanent de recherche formelle avec sous-titrage des intentions des personnages, polarisations rythmées, slogans muraux qui font avancer le récit, etc.

Ainsi, tout en brossant le portrait de Jean-Luc Godard qui a révolutionné le langage cinématographique, Michel Hazanavicius a la cohérence de faire avancer celui de la comédie, en s’inspirant de ses travellings mémorables.

Et quand il est à cours d’idées drôles, Hazanavicius peut toujours compter sur les aphorismes de Jean-Luc : "J’aime les jeunes et j’aime pas les vieux. Alors quand je suis le vieux quelque part, je ne m’aime pas" - "Ce qui m’intéresse dans le mouvement des étudiants, c’est le mouvement pas les étudiants" - "Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’ai tort" (on dirait du Mayeur).

Ensuite, tout en réalisant cette comédie pastichée, sa spécialité, Hazanavicius délivre un portrait éclairant, même brillant, d’un homme piégé par ses contradictions. Sensible à l’air du temps politisé, Godard veut faire un cinéma politique, mettre sa caméra au service du peuple. Mais la démarche est théorique car il n’a que dédain pour le quidam venu le féliciter et lui demander s’il refera des films avec Belmondo. Il devient carrément agressif à l’égard du brave chauffeur qui lui avoue humblement qu’il va au cinéma pour se divertir.

Hazanavicius dessine un individu autodestructeur. Il a la femme qu’il désire à son bras, le monde du cinéma à ses pieds, et met toute son énergie à tout casser, à tout détruire, non sans un certain courage, panache même.

En pointant cette période, Hazanavicius montre aussi un artiste qui, après ses années d’exceptionnelle créativité, n’y voit plus rien, d’où le running gag des lunettes brisées. Il finira par trouver sa voie - elle dure toujours - celle d’un ermite qui ne fait plus des films mais du cinéma, mélange de recherche et de masochisme.

Hazanavicius n’aurait pas pu réussir ce tour de force sans son joker : Louis Garrel. D’une part, l’acteur disposait d’une légitimité. Il est le fils de Philippe Garrel qui grimpait aux rideaux avec JLG à Cannes en 68, et plus encore par sa filmographie post-nouvelle vague (Honoré, Garrel père). D’autre part, sa composition est bluffante de mimétisme, avec juste ce qu’il faut de ressemblance vocale, et une efficacité comique, comment dire, redoutable, sans toutefois priver son personnage d’une certaine humanité.

Au final, Michel Hazanavicius livre le portrait féroce mais sans mépris d’un cinéaste à bout de souffle.


© IPM
Réalisation, scénario : Michel Hazanavicius d’après "Un an après" d’Anne Wiazemsky, Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo, Grégory Gadebois… 1h 47.