Cinéma Entretien A Paris

Jeudi dernier, une semaine exactement avant de présenter "Superstar" en Compétition à la Mostra de Venise, Xavier Giannoli recevait la presse belge dans un palace parisien. Intelligent, l’œil pétillant, le jeune cinéaste est brillant, plus intéressant parfois que son film

“L’Idole”, de Serge Joncour, le roman dont vous vous inspirez, est paru en 2004… Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Quand il écrit, c’est pile au moment de "Loft Story". Depuis, la société a profondément changé. Par exemple, dans le livre, il n’est jamais question d’Internet Si je cherche une image, je dis qu’avec Twitter, Facebook, la société du commentaire est en train d’exploser dans sa graisse. On atteint un niveau où notre président de la République a été fragilisé par un tweet imbécile ! Les médias contemporains, parce qu’ils sont soumis à la loi du marché, sont devenus une grande machine à créer du n’importe quoi et du n’importe qui. Les chaînes de télé font l’info en regardant Internet qui recycle lui-même des tweets Ça met en valeur l’esprit moutonnier; le term e "follower" est à ce titre très intéressant On pourrait se dire qu’avec l’explosion des moyens de communication, des réseaux parallèles, les goûts seraient de plus en plus hétéroclites. Au contraire, il y a une standardisation de masse. J’étais au montage quand a explosé l’affaire DSK. J’étais terrifié : je pensais que ça allait démoder mon film, parce que j’ai vu en vrai ce que je croyais être prophétique : des journalistes lire des tweets en direct sur les chaînes info ! On avait l’impression d’un animal se nourrissant lui-même, grossissant comme une cellule cancéreuse. Cette sensation a nourri une dimension fantastique dans le film, qu’on ressent j’espère.

La démocratisation du média provoque aussi la banalité…

Le fait que quelqu’un de banal puisse devenir célèbre est vécu comme une victoire démocratique : tous égaux ! Le contraire serait : il faut être quelqu’un d’exceptionnel pour être célèbre. Il y a une zone de contact avec Facebook, où tout le monde s’exhibe comme si n’importe qui d’entre nous pouvait être intéressant. Cela existe, parce qu’on est dans des sociétés de plus en plus déshumanisées. Economiquement et socialement, on a l’impression que notre existence est niée. Du coup, la réponse, c’est se donner en spectacle pour espérer sortir de la masse A la base de tout cela, il y a un trou noir, un vortex, qui est le triomphe des sociétés capitalistes, de la logique de l’argent et de la part de marché. Toutes les valeurs humaines et culturelles sont soumises à la logique du profit. A partir de là, quelque chose est pourri et envoie les sociétés humaines dans le mur. On nous réduit à des pulsions, des désirs, instrumentalisés par des pubs. J’ai l’impression que le capitalisme travaille et attise des forces très régressives dans nos sociétés modernes, comme le désir primitif de lynchage. C’est le triomphe des valeurs marchandes, où l’on est de moins en moins des citoyens et de plus en plus des consommateurs d’images, d’idées Tout le monde fait de la com’. L’une des plus grandes impostures en France, c’est quand même l’idée d’un président "normal". C’est de la normalité de com’, sans réalité C’est la victoire démocratique : tous égaux, tous normaux

Parmi vos influences, vous citez volontiers le philosophe René Girard… En quoi a-t-il nourri le film ?

Je suis catholique et René Girard est le plus grand penseur du christianisme. C’est le premier qui m’a fait remarquer que le christianisme est la première religion dans l’Histoire de l’humanité où le Dieu est un perdant, quelqu’un qui est enchaîné, crucifié et humilié. Pour lui - et je suis complètement d’accord -, la pensée de gauche est un christianisme laïcisé : le respect de la personne humaine, la méfiance vis-à-vis de l’argent, etc. Girard a aussi inventé la théorie mimétique. Au départ, un être humain est quelqu’un qui imite et ce mimétisme est contagieux. Tant qu’on imite comment on marche, tant mieux, l’humanité y gagne quelque chose. Mais quand on veut imiter la possession de la terre du voisin, cela va provoquer un conflit. Il observe diverses civilisations depuis bien avant Jésus-Christ, et il remarque toujours le même mouvement. Le désir va créer le chaos dans un groupe social. Pour retrouver le calme, on va désigner un bouc émissaire, comme le Christ, par exemple, qu’on va charger de tous les maux. Cela existait sur les bateaux, où l’on expulsait celui censé porter malheur. Dans les sociétés primitives, on le brûlait ou on l’obligeait à se jeter d’une falaise. A ce moment-là, il y a un temps d’apaisement. Jusqu’à ce que ça recommence. Est-ce que cela ne vous crève pas les yeux que c’est exactement ce qu’on est en train de vivre ? Il y a des désordres sociaux, des sentiments d’inégalité, de l’envie de posséder Il va y avoir sur Internet, où tout peut s’exprimer directement, l’explosion du désir de lynchage primitif. On va brûler des icônes. C’est l’histoire de DSK. Très souvent, celui qu’on chargeait avait une petite difformité physique. Ici, c’était une difformité morale : il est partouzeur. C’est très étonnant de voir qu’à partir du moment où la société de consommation fait de nous des êtres de désir, on a de plus en plus des réactions primitives. C’est ce que je montre dans mon film.

On lira dans "La Libre" de jeudi une interview de Kad Merad.