Cinéma

"C’est une vraie ‘junket’ à l’américaine", s’amuse le confrère flamand. Une junket, dans le jargon des critiques de cinéma, c’est une journée-marathon d’entretiens à la chaîne où l’on rassemble dans un même hôtel journalistes et "talents" d’un film.

Il y a trois ans, juste avant la sortie de "Rundskop", nous rencontrions le plus simplement du monde Michaël R. Roskam et Matthias Schoenaerts dans un café bruxellois. L’affaire s’était réglée par téléphone. Au milieu d’une foule indifférente - Roskam n’avait pas encore été nommé à l’Oscar, Schoenaerts n’avait pas encore monté les marches cannoises - la conversation, à bâtons rompus, s’était prolongée bien au-delà des trente minutes prévues.

Table ronde

Mardi, changement d’atmosphère. "The Drop" - "Quand vient la nuit" en version française - est le second film du Flamand, mais le premier produit et tourné aux Etats-Unis, sur un scénario de l’écrivain de polar Dennis Lehane, avec Tom Hardy dans le premier rôle (lire notre critique en "Libre Culture"). On a attendu la confirmation des entretiens par la Fox (qui produit et distribue) jusqu’à la veille. Plus de tête-à-tête informel. C’est une "round table", comme on dit, un entretien collectif. On a de la chance : nous sommes dans le "groupe 1", avec seulement deux autres confrères. Face à nous, toutefois, Roskam, Schoenaerts et Noomi Rapace répondront ensemble. Pendant 26 minutes très précisément, comme en témoigne l’enregistrement.

Le "pitch" parfait

"La boucle est bouclée", résume Noomi Rapace, tout sourire et mèches blondes. "Elle était la première attachée au projet", précise Michaël R. Roskam. Elle en fut même l’épicentre. "Je connaissais bien Tom Hardy, explique-t-elle. Nous rêvions de travailler ensemble. Quand j’ai reçu le scénario, je le lui ai envoyé. Il a tout de suite manifesté son intérêt."

Pour les Belges, l’affaire se noue dès la campagne pour les Oscars de "Rundskop". "Je revois la scène, lance Schoenaerts : nous partagions un appartement à Los Angeles, chacun dans un coin avec une pile de scénarios que notre tout nouvel agent américain nous avait soumis. Je demande à Michaël s’il a quelque chose d’intéressant dans son lot. Et il me tend le scénario de ‘The Drop’."

Roskam n’a jamais fait mystère de sa passion pour le cinéma noir américain. Le script est adapté par le romancier Dennis Lehane d’une de ses propres nouvelles. Ce qui a plu au réalisateur ? "Sa simplicité." Il synthétise le film en deux phrases - un "pitch" parfait, toujours selon le jargon : "Il était une fois un barman qui trouve un chiot, une femme et un flingue. Et il eut beaucoup d’ennuis…"

A la place de David Cronenberg

Le hic, en ce début 2012, c’est que c’est le réalisateur David Cronenberg qui est pressenti pour porter le film à l’écran. "J’ai demandé à mon agent : pouquoi vous me le soumettez alors ? Ils m’ont répondu que cela permettait d’évaluer mon intérêt et mes réactions à différents scénarios."

Le temps passe et, finalement, Roskam récupère le projet. Avec, dans le package, Noomi Rapace. Ils se rencontrent à Bruxelles. Le courant passe. "On a parlé huit heures, rappelle la comédienne. Michaël m’a amené à une exposition de Nicolas Karakatsanis (son directeur photo sur "Rundskop" et "The Drop")." Roskam enchaîne : "Il y avait une image qui a inspiré une scène du film : celle où on voit James Gandolfini dans sa voiture, avec un reflet de lumière dans la pupille."

Hommage

Un ange passe. On a posé une question sur les origines du film et le trio aboutit spontanément au comédien décédé en juin 2013. Matthias Schoenaerts se lance dans un bel hommage. "Tout le monde se souviendra de lui comme Tony Soprano. C’est à la fois fantastique et dommage, car il avait une immense carrière auparavant." "Il savait utiliser son expérience mais ne se contentait pas de se reposer sur elle", ponctue Michaël R. Roskam.

Le réalisateur et son ami ne le disent pas, mais ils savent qu’on les attend au tournant. "On peut raconter ce qu’on veut, mais quand on est réalisateur et cinéphile, on rêve toujours des Etats-Unis. Mais c’est si facile de se laisser emporter. J’ai rencontré des réalisateurs qui se sont lancés sur des projets ambitieux et qui le regrettent. Faire un film, c’est toujours un investissement énorme. On sacrifie toujours un peu de soi-même. Mais je suis fier de celui-ci et je peux dire que je ne regrette rien. C’est déjà une victoire." Ne rien renier, c’est aussi - et déjà - très hollywoodien.