Cinéma Tirard et Dujardin ont retrouvé le mode d’emploi des comédies galopantes de Rappeneau et de Broca

Ailleurs, je ne suis personne mais ici, je suis le capitaine Neuville"

Parlons-en du capitaine Neuville. Juste après avoir demandé la main de la jeune Pauline Beaugrand de très bonne famille, le voici appelé par Napoléon pour s’en aller batailler en Autriche. Il promet à sa belle de lui écrire tous les jours mais avait-il oublié de prendre du papier ? Un stylo ? La pauvre se désespère en attendant sa première lettre. Voyant la santé de sa petite sœur en danger, Elizabeth, qui a pourtant un très joli nez, se prend pour Cyrano et se met à lui envoyer, missive sur missive. Se glissant dans la peau du capitaine Neuville, elle lui raconte ainsi ses exploits jusqu’à la sortie finale et définitive en héros. De quoi permettre à Pauline de pleurer un bon coup et de penser à un autre.

Mais bon, vous avez lu le titre. Quelques années plus tard notre Neuville réapparaît dans le bourg… en guenille. Pas très amateur de Mozart ou de yodel? Peu friand de schnaps et d’Apfelstrudel? Qu’importe, il a déserté les troupes impériales avant même d’avoir vu le Tyrol. Elisabeth lui file 100 balles pour aller se faire voir ailleurs mais voilà qu’il se pointe au château tout rhabillé en pelisse rouge d’officier couvertes de tresses dorées. "Ailleurs, je ne suis personne mais ici, je suis le capitaine Neuville", explique-t-il à Elizabeth, la seule à ne pas l’accueillir en héros dont les lettres furent lues et relues en famille. Agréable, sa situation est néanmoins inconfortable, il est le seul à tout ignorer de ses actions d’éclat.

Le retour du héros est une comédie à la Rappeneau, à la de Broca, quand Marlène Jobert était une "mariée de l’An II" et Jean-Paul Belmondo "Cartouche". Soit une comédie en costumes dont Laurent Tirard et Grégoire Vigneron ont, sous une épaisse couche de poussières d’une étagère stockée dans un débarras, retrouvé le mode d’emploi pour le plus grand plaisir du spectateur complice.

C’est que le film se déroule avec l’œil en coin, simultanément au premier et au second degré. Et puis, il développe d’un bout à l’autre une savoureuse métaphore des relations complexes entre le créateur et sa créature. Combien de fois, n’a-t-on pas entendu un auteur évoquer ce moment où son personnage lui échappe, prend son autonomie, pour vivre selon sa nature profonde. Une séparation qui ne se déroule pas forcément à l’amiable, on se souvient du divorce entre Agatha Christie et Hercule Poirot.

On peut comprendre l’envie de Jean Dujardin d’essayer tout ce qu’on lui proposait et de s’égarer parfois, mais ce qui lui va, c’est le costume sur mesure. Cet uniforme de hussard lui permet de faire l’idiot mais pas trop, d’avoir la tchatche et d’en remettre une couche - ça passe toujours mieux. On en redemande, car il a le panache et la veulerie. Son interprétation est d’autant plus délectable qu’elle est relevée par la prestation d’une délicieuse Mélanie Laurent en avance sur son temps, dépassée par son imagination, inattendue dans une comédie. Maîtrisant tout; à la fois le rythme du genre, le piquant des dialogues, la réinvention des scènes obligées - le duel par exemple; Laurent Tirard s’impose en héritier de Rappeneau, de Broca, Leconte. On ne boude pas son plaisir.

 

© ipm

Réalisation : Laurent Tirard. Scénario : L. Tirard, Grégoire Vigneron. Avec Jean Dujardin, Mélanie Laurent, Noémie Merlant… 1h 30