Cinéma

Ce n’est évidemment pas un hasard si "Le Schtroumpfissime" vient d’être réédité par Dupuis, dans une version commentée par Hugues Dayez. Mais on ne s’en plaindra pas. D’abord, parce qu’il s’agit d’un des meilleurs albums de la série. Un album charnière, aussi, comme le rappelle notre confrère : paru en 1965, il s’agit du premier récit long des lutins. Jusqu’alors, les Schtroumpfs étaient abonnés dans les pages de "Spirou" aux "mini-récits".

Le dispositif de cette réédition est une rare occasion d’entrer dans les secrets de fabrication d’une œuvre. Sur 88 pages, chaque planche de la bande dessinée est mise en regard d’un texte, le plus souvent illustré. Hugues Dayez y contextualise l’ouvrage, détaille la méthode de travail de Peyo, sa collaboration fructueuse avec Yvan Delport (alors rédacteur en chef de "Spirou" et coscénariste "fantôme" de bien des séries de l’époque). On notera au passage que cette démarche, au lieu de sombrer dans l’interprétation comme "Le petit livre bleu" d’Antoine Buéno (lire ci-dessous), se fonde au contraire sur nombre de témoignages de première main et sur une mise en perspective historique et artistique de l’œuvre et de la bande dessinée franco-belge.

L’ouvrage est notamment l’occasion de rappeler les origines des Schtroumpfs ou la raison (très prosaïque) de leur couleur bleue : Nine Culliford, l’épouse du dessinateur, opta pour celle-ci parce que les Schtroumpfs, lors de leur première apparition dans "La flûte à six schtroumpfs" (une aventure de "Johan et Pirlouit"), devaient se dissimuler dans les feuillages; ils ne pouvaient donc être vert (on ne les aurait pas distingués), rouge (trop voyant) ou jaune (pas heureux comme association de couleurs).

Hugues Dayez s’attache aussi à souligner l’excellence d’une œuvre et d’un artiste. Regardez, par exemple, la planche 9 : on y trouve près d’un gag par strip ! Plus loin, l’auteur détaille les perspectives qu’affectionnait Peyo dans le dessin de ses cases ou les met en parallèle avec celles utilisées par son ami et collègue Morris (avec lequel Peyo avait débuté au studio CBA). Hugues Dayez revient aussi sur l’art d’écrire "schtroumpf" ou comment rendre un texte limpide tout en le truffant de "schtroumpf" et de "schtroumpfer" et livrer par la même occasion une satire du discours politique et populiste toujours d’actualité (voir le discours électoral du candidat Schtroumpf à la planche 7).

Riche, dense, truffé de témoignages (dont ceux de Peyo et Delporte eux-mêmes), ces commentaires mettent en lumière, si c’était encore nécessaire, la rigoureuse qualité d’une bande dessinée dont l’apparente simplicité cache une grande maîtrise graphique et la recherche constante de l’efficacité narrative. De quoi relire "Les Schtroumpfs" avec un regard neuf. On ajoutera encore que la reproduction sur du papier vélin donne à l’ensemble un parfum de nostalgie qui ravira les plus âgés des lecteurs Un album schtroumpfement passionnant et vraiment schtroumpf !

"Le Schtroumpfissime" par Peyo et Yvan Delporte (commentaire d’Hugues Dayez ) / Dupuis / 88 pp., 19,95 €.