Cinéma Manu Bonmariage, pilier du documentaire, sous l’œil de sa fille. Portrait intime.

Une fille filme son père. Et ça commence par une engueulade quand elle fait mine de le guider… "Je n’ai jamais mis en scène, sauf au montage" clame-t-il. "Je ne te crois pas !" rétorque-t-elle. Le portrait du réalisateur de documentaire Manu Bonmariage par sa fille Emmanuelle va-t-il être une réflexion sur le cinéma vérité ? Il y aurait matière, tant le Belge en fut un éminent représentant. A 77 ans, bien que retraité, il ne lâche d’ailleurs toujours pas sa caméra ("J’espère bien filmer mon enterrement" lâche-t-il avec cet humour qui le caractérise).

On retient de lui, dans une filmographie qui court des années 1970 à l’orée des années 2000, "Allô Police" (1987), plongée intense et humaine dans la violence sociale carolo, "Amours fous" (1998), sur la vie affective des malades mentaux et, bien sûr, le toujours sidérant "Les Amants d’assises" (1992), suivi d’un procès d’un couple criminel, où la question de la position et du rôle du documentariste a pu se poser.

A l’heure du "En guerre" de Stéphane Brizé, qui recrée un combat syndical, on pourrait revoir avec intérêt "Du beurre dans les tartines" (1980) - autre époque, même histoire, déjà - où le réalisateur plaçait son regard tour à tour du côté des ouvriers, des cadres et du patron.

Le cinéma de Manu Bonmariage, c’était une démarche singulière. Un œil d’abord (un seul, vraiment : il a perdu le gauche à l’âge de sept ans), un regard et un sens de l’instant et du cadre qui en firent un cameraman génial. Son art du dialogue impromptu (il en reste des traces) le transforma en "cinéaste du réel" roué (il préfère le terme "ethnologue de proximité").

On met les guillemets, parce que sa méthode empirique, non dénuée d’ambiguïté (comme le résume son échange avec sa fille), et sa narration (on dirait storytelling aujourd’hui) par le montage ont donné à son cinéma une singularité que fit la marque de fabrique de "Strip-tease", émission mythique de la RTBF, créée en 1985 par Marco Lamensch et Jean Libon - dont ce dernier attribue la paternité "spirituelle" à Bonmariage.

Les professionnels savent tout cela. Une bonne part des cinéphiles avertis aussi. Le grand public, même celui qui se souvient des œuvres et émissions précitées, les rattache-t-il pour autant au "Manu" du titre ? C’est un peu la question. C’est un peu la limite.

Car, adoptant une démarche impressionniste similaire à celle de son père, Emmanuelle Bonmariage oublie que, à la différence de ce dernier quand il filmait les protagonistes de ses docus, elle connaît intimement son sujet, son parcours et ses compagnons de route. Leurs échanges, leurs souvenirs, nécessitent des prérequis - sur sa filmographie, sur son métier - pour en apprécier la profondeur ou la signification.

Combien reconnaîtront les films et les protagonistes des extraits censés résumer les hauts faits d’une carrière ? Il ne faut certes pas prendre les spectateurs pour des imbéciles, mais sont-ils tous experts pour autant ?

Si l’hommage est beau et émouvant (une belle scène dans la mine de Blégny-Trembleur dont il filma la fermeture, une autre poignante avec son preneur de son Frans Wentzel), il peut confiner à l’hermétisme pour le profane, se faire plus intime qu’universel.

On mesure la difficulté de l’entreprise. L’homme a son caractère. Il est, à sa manière, un monument. Mais au contraire de ceux qu’il a filmés, il est conscient de l’image, d’autant plus récalcitrant qu’affecté par la maladie d’Alzheimer (sujet abordé dans son dernier film "Vivre sa mort", 2013). On se demanderait presque s’il n’en joue pas un peu pour éluder les questions qui dérangent (comme celles sur les causes d’un empoisonnement qui faillit lui coûter la vie en 1978, et qui pourrait donner une clé de lecture à son film le plus fameux).

Le portrait multiplie les impasses : la réflexion sur l’éthique documentaire (avortée au début du film), l’évolution (ou régression) de la télévision (un cliché et deux aphorismes proférés par "deux vieux cons" - c’est eux qui le disent), ses origines rurales (passage obligé mais expédié), ses débuts de reporter (survolés), ce qui a nourri sa vocation, ses interrogations personnelles. Qu’est-ce qui le motivait ? Qui furent ses mentors ? Comment s’est forgée sa vision du monde ? Qui est, vraiment, "Manu", derrière l’image de vieux singe un peu retors qu’il véhicule (consciemment ou non) ?

Lui qui a su avec un talent consommé extirper de ses interlocuteurs ce qu’il voulait ("j’avais l’impression qu’on utilisait leur innocence" confesse Wentzel) ne lâche que ce qu’il veut bien. Comme si sa fille n’a pu, su ou voulu franchir ces limites que son père ne s’imposait pas. A la fin, la réalisatrice ramasse un flambeau dans la nuit, peine à le manipuler. La flamme, vive, récalcitrante, menace de la brûler. Mais la pénombre envahit l’écran. Son père s’y est engouffré. Manu n’est pas entièrement à nu. Le strip-tease reste pudique. C’est légitime, mais un peu frustrant. Paradoxal aussi.

Réalisation : Emmanuelle Bonmariage. 1h32.

© IPM


Filmographie sélective:

  • De Saïgon à Ho-Chi-Minh (1975, 55 min) : en avril 1975, Josy Dubié et Manu Bonmariage furent les seuls reporters témoins de l’entrée des troupes nord-vietnamiennes à Saigon, la capitale du sud, point final de la guerre du Vietnam.
  • Du beurre dans les tartines (1980 - 55 min) : la restructuration d’une entreprise métallurgique, du point de vue des ouvriers, des cadres et du patron.
  • J’ose (1983 - 97 min) : le portrait de José Bragard, personnalité à la nature extravertie et cabotine, en butte à la société, sur fond de délinquance. Ce deuxième long métrage valu à Manu Bonmariage le prix du meilleur Film social.
  • Allô police (1987, 77 min) : le quotidien d’une équipe de police à Charleroi. Des tranches de mini-drames sociaux, graves ou absurdes. L’anti- "Cops" avant l’heure.
  • Les Amants d’assises (1992, 86 min) : la chronique du procès et des déchirements de deux amants qui ont tué par passion. Un film-choc qui fit scandale et suscita des questions sur sa part de mise en scène ou de reconstitution.
  • Amours fous (1999 - 68 min) : l’amour au sein d’un centre psychiatrique, dont les pensionnaires contournent les interdits de vivre en mixité.
  • Ainsi soit-il (2007, 60 min) : Le réalisateur a suivi pendant un an Jean, un curé de campagne apprécié, qui aime Micheline, son assistante paroissiale.
  • Vivre sa mort (2015, 100 min) : portrait de deux hommes en phase terminale, avec en toile de fond une interrogation sur l’euthanasie. Et où le réalisateur semble questionner sa propre fin de vie.