Cinéma

ENVOYÉ SPÉCIAL À CANNES

Si la ligne de force du 58e palmarès du festival de Cannes présidé par Emir Kusturica est la consécration de personnalités du 7e art; on peut toutefois se demander pourquoi les Dardenne avaient besoin de l'être une deuxième fois après la Palme à «Rosetta» en 1999.

Primo. Cette première palme avait été perçue comme une provocation de Cronenberg qui l'avait moins attribuée aux Dardenne que refusée à Almodovar.

Secundo. Woody Allen ne consent pas à mettre ses films en lice sous prétexte qu'on ne peut comparer des pommes et des poires. La seule compétition cinématographique possible consisterait donc à proposer un sujet à des cinéastes et à comparer leurs traitements. On n'en était pas loin dans cette58eédition dont la majorité des films traitaient de la culpabilité sous l'angle de la relation père-fils. Sur ce thème, les frères ont livré le film le plus original, le plus intense, le plus profond, le plus révélateur de l'état du monde.

Au-delà du cinéma social

Tertio, depuis «La Promesse», les Dardenne font école, ont tracé une voie dans le cinéma, désormais empruntée par d'autres réalisateurs. En cherchant à coller au plus près de leurs personnages, Bruno et Sonia, en créant le sentiment que c'est la vie qui tient leur caméra, les Dardenne ont fait progresser le7eart au-delà du cinéma social d'un Ken Loach, politique d'un Costa-Gavras, des auteurs qui fournissent leur clef pour comprendre le monde. En cherchant la vérité, en vrillant jusqu'au coeur des personnages, les Dardenne laissent la clef aux spectateurs et ouvrent cette fois leurs coeurs. Car, un schéma idéologique ne suffit pas à expliquer comment un père voit son enfant comme une marchandise. «C'est pas grave, on en fera un autre», dit tout simplement Bruno à Sonia, après avoir vendu leur bébé. Quand un être atteint ce stade de misère humaine, c'est qu'il n'a, lui-même, sans doute jamais reçu d'amour, qu'il ne peut donc en donner, en transmettre. Bruno n'est jamais un symbole, un archétype, un cliché, c'est un individu qui a perdu son humanité, qui n'est plus relié à la communauté des humains. Profondément ancré à Seraing, le film constitue aussi un décor -standard!- pour toutes ces villes frappées par le déclin industriel. Mais il va au-delà du film social, engagé pour approcher ces faits divers qui dépassent l'entendement commis parfois par des enfants. Sans doute cette palme attribuée aux Dardenne porte-t-elle davantage la marque d'Agnès Varda que Kusturica. Et encore, dans le jury comme parmi les festivaliers, «L'enfant» fut unanimement apprécié.

Quarto, il ne faut pas oublier la raison d'être du festival de Cannes qui est d'offrir une alternative médiatique à la puissance de marketing du cinéma commercial. Sa mission est d'organiser la rencontre du grand public avec des oeuvres plus fragiles, plus ambitieuses, pas forcément moins accessibles. La dernière palme est bien un «enfant» de Cannes.

© La Libre Belgique 2005